Le prix des médicaments : bientôt une nouvelle source de tension entre les Etats-Unis et lEurope ?
Bernard Girard, bonjour. Vous voulez, ce matin, nous parler dune nouvelle source de tension entre les Etats-Unis et lEurope.
Oui. Vous savez que les motifs de conflit entre les Etats-Unis et lEurope sont nombreux. Il y a laffaire irakienne qui a violemment opposé la France et les Etats-Unis, mais il y également les conflits commerciaux, notamment sur lacier. Mais je voudrais vous parler ce matin dun conflit sur le prix des médicaments qui sannonce et qui risque de nous occuper dans les années qui viennent.
Comment ce sujet peut-il devenir source de conflit ? les Américains nont rien à dire sur le prix auquel les médicaments sont vendus en Europe et en France
Ils nont effectivement rien à dire, mais ils risquent de demander aux gouvernements européens, mais aussi aux gouvernements de pays comme le Brésil, le Japon daugmenter le prix des médicaments chez eux. Et quand je dis demander, je veux dire quils vont engager le fer sur cette question.
Mais pourquoi ?ce nest pas à ma connaissance un sujet de conflit actuellement
Pour comprendre cet activisme nouveau, il faut, je crois, dire deux mots de léconomie du marché du médicament et de la situation qui prévaut aux Etats-Unis.
Les médicaments coûtent très cher aux Etats-Unis. Beaucoup plus cher quailleurs dans le monde développé. Cette situation a favorisé les laboratoires pharmaceutiques américains qui dominent aujourdhui le marché mondial. Mais elle pénalise également les consommateurs américains, surtout ceux, très nombreux qui nont pas ou peu de couverture maladie et qui doivent donc payer directement leurs médicaments. Pour réduire leurs coûts, ces consommateurs vont à létranger, cest-à-dire au Canada, acheter leurs médicaments.
Et ils sont nombreux à faire cela ?
On estime quils sont à peu près un million à faire le voyage chaque année pour ce seul motif. Il y a des bus entiers de retraités qui traversent la frontière pour aller acheter des médicaments qui sont en moyenne deux fois moins cher au Canada quaux Etats-Unis.
Si je vous entends bien, ce nest pas un phénomène nouveau. Quest-ce qui vous amène à tirer le signal dalarme aujourdhui ?
Cest un discours de Mark McClelland, le directeur de a FDA, la Food and Drug Administration, lorganisme qui contrôle les produits alimentaires et les médicaments mis sur le marché. Ce discours met directement en cause les pays qui exercent directement ou indirectement un contrôle sur les prix des médicaments. Le directeur de la FDA dit en substance : si les médicaments sont aussi cher aux Etats-Unis, cest parce quils sont vendus dans des pays comme la France, lAllemagne, le Brésil à des prix trop faibles pour que les laboratoires pharmaceutiques puissent rentrer dans leurs frais de recherche. Ce sont donc les américains, dit-il, qui financent la recherche médicale pour le monde entier. Et cela, ajoute-t-il, doit cesser. Il a employé une expression qui indique la volonté de ladministration américaine den découdre. " Les conséquences économiques dun contrôle trop strict des prix sur les médicaments peuvent être, dit-il, assimilées à une violation des brevets des laboratoires, à la fabrication des médicaments sans licence ."
Mais pourquoi ce dossier sort-il maintenant ?
Il y a à cela, je crois, trois motifs :
Mais en quoi les baisses dimpôts ont-elles un impact sur le prix des médicaments ? Cela paraît très éloigné
Pas tant que cela. Les Etats doivent se substituer à lEtat Fédéral dans de nombreux domaines du fait de ces baisses dimpôts. Comme il leur est par ailleurs très difficile daugmenter les impôts dans le contexte actuel, ils ont des budgets très serrés. Or la gestion du système dassurance maladie, le Medicare, dépend deux. Les élus locaux se trouvent donc pris en tenaille entre des budgets de plus en plus tendus et des prix des médicaments de plus en plus élevés. Comme il leur est difficile de réduire des remboursements déjà faibles pour les plus démunis ou les plus âgés, ils cherchent à réduire le prix daccès aux médicaments. Ce qui les a amenés à créer des groupes dachat : plusieurs Etats se sont associés pour peser dun poids plus fort auprès des industriels. Dautres ont engagé des actions en justice, comme le Massachusetts. Les Etats les plus proches du Canada, comme lIllinois, envisager daller acheter les médicaments au Canada. Deux députés républicains, conservateurs ont présenté à la chambre des représentants un projet visant à autoriser les pharmaciens à importer des médicaments de létranger au grand dam naturellement de lindustrie pharmaceutique qui a contribué très largement au financement de leurs s campagnes électorales (lindustrie pharmaceutique a versé plus de 16 millions de dollars aux républicains contre un peu plus de 4 millions aux démocrates lors des élections de 2002).
La pression sur lindustrie pharmaceutique est donc très forte.
Elle est si forte que plusieurs grands groupes pharmaceutiques ont annoncé en avril dernier des réductions des prix de 20% et 40% sur environ 150 médicaments pour les personnes âgées ayant de faibles revenus. Il sagit de médicaments pour lutter contre les problèmes cardiaques, le cholestérol, lhypertension, la maladie d'Alzheimer 5 millions de personnes en auraient déjà bénéficié. Mais cela na pas suffi, doù ces interventions de McClelland et cette tentation de sen prendre aux pays dans lesquels les médicaments sont vendus à des prix plus raisonnables. Le raisonnement est très simple : si les médicaments étaient vendus plus cher en Europe, au Canada, ailleurs dans le monde, alors les laboratoires pourraient les vendre moins cher aux Etats-Unis. Le gouvernement américain va probablement exercer dans les mois qui viennent une pression sur le reste du monde développé pour quil accepte des augmentations des prix des médicaments. Cest ce qui me fait parler de conflit à venir.
Quel impact est-ce que cela pourrait avoir pour nous ?
Cest assez compliqué et cela dépend des pays et de la manière dont les prix des médicaments y sont contrôlés. En France, les laboratoires ont dû, pendant très longtemps, négocier les prix des médicaments avec les pouvoirs publics qui avaient comme principale arme le non-remboursement. Un médicament non-remboursé ayant peu de chances dêtre prescrit, lorsquon ne trouvait pas daccord, le médicament nétait pas commercialisé en France.
Depuis juin dernier, les laboratoires ont la possibilité de fixer librement le prix des spécialités innovantes, celles qui les intéressent le plus puisque cest sur elles quils réalisent les plus grosses marges, à la seule condition que ce prix soit cohérent avec ceux pratiqués sur le marché européen, en Allemagne, en Grande-Bretagne
Ce qui veut dire que nous dépendons de la sagesse de nos voisins
De leur sagesse ou de lefficacité de leur système de contrôle des prix. Ladministration américaine va essayer de jouer des différences entre différents pays européens. Et si nous ne faisons pas front commun, nous risquons de nous retrouver avec des augmentations très sensibles des prix des médicaments
Qui creuseront les déficits de lassurance maladie
Exactement. Et pour lutter contre ces déficits, on sen prendra aux médecins qui prescrivent trop, aux patients qui consomment trop, on réduira les remboursements, comme on fait aujourdhui
Et que peut-on faire contre cela ?
Il faut, je crois, être déterminé et renvoyer les américains à leurs préférences idéologiques dont nous navons rien à faire. Il faut, disent-ils que les entreprises pharmaceutiques fassent beaucoup de bénéfices pour financer une recherche qui coûte très cher. Soit, mais tous ces bénéfices sont-ils réinvestis dans la recherche ? Non, loin sen faut. Par ailleurs, si la recherche coûte aussi cher, cest probablement pour dexcellentes raisons, mais est-ce quon ne pourrait pas faire des économies ? Ill y a deux pistes qui mériteraient dêtre approfondies :
Je crois donc quil ne faut pas se laisser impressionner, mais on aura dautant plus de chance de gagner cette bataille que lon saura dénoncer les faiblesses du couple FDA-laboratoire. Et lon aura affaire à forte partie. Les laboratoires sont très riches et le nouveau patron de la FDA est un vrai spécialiste de ces questions.