Nominations : le retour du système des dépouilles?

 

Vous voulez nous parler des nominations?

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais les nominations qui se multiplient actuellement à la tête des principales institutions économiques suscitent régulièrement des micro-drames. Pour ne citer que les cas les plus récents, il y a eu, la semaine dernière, le conflit à l'UMP entre Sarkozy et Juppé, conflit né, si vous vous en souvenez bien du refus de Juppé de nommer vice-Président de l'UMP un ancien collaborateur de Sarkozy. Il y a actuellement, d'après Le Monde qui y a consacré il y a quelques jours un article, des bagarres entre poids lourds de la droite autour de la Caisse des Dépôts dont le directeur, classé à gauche, Daniel Lebégue, doit être prochainement remplacé par quelqu'un nommé par le gouvernement.

On avait il y a quelques semaines parlé du changement de tête à la Poste…

Effectivement. Et on parle déjà de bagarres pour succéder au Président de la SNCF dont le mandat arrive à terme dans quelques mois.

C'est comme cela à chaque changement de gouvernement…

C'est effectivement une pratique courante, mais elle est particulièrement visible aujourd'hui tout simplement parce que le gouvernement a tous les pouvoirs, ce qui n'était vrai ni de Jospin ni de Balladur qui vivaient en cohabitation. Mais souvenez-vous de Quilès disant, au congrès de Valence de 1981, qu'il fallait couper des têtes. Il disait tout haut, ce que la droite fait aujourd'hui.

C'est une forme de clientélisme…

Il y a naturellement dans tout cela du clientélisme, mais s'il n'y avait que cela, les gens ne se battraient pas aussi violemment pour obtenir la nomination de leurs protégés. Regardez comment Sarkozy a créé un clash public pour défendre un collaborateur dont personne n'avait jamais entendu parler. Il n'a pris ce risque qui lui a, dit-on, valu des remontrances de Matignon et de l'Elysée, que parce que le jeu en valait vraiment la chandelle. Ne pas se battre aurait été montrer à ses partisans qu'il manquait de caractère, qu'il laissait à Juppé la suprématie sur l'UMP, qu'il limitait son ambition à sa seule fonction ministérielle, qu'il acceptait la prééminence politique d'Alain Juppé. Ce qui ne lui convenait évidemment pas. Les prochaines élections présidentielles ne sont que dans quatre ans. Il est temps de s'y préparer. Nous vivons là probablement un des effets inattendus du passage au quinquennat.

Vous parlez de la nomination pour un poste politique. Ce n'est peut-être pas la même chose, lorsqu'il s'agit de hauts fonctionnaires…

C'est plus discret, mais les échanges ne sont pas moins vifs. Dans la bataille de la Caisse des Dépôts, il y a le protégé de Juppé, celui de l'Elysée, celui de Matignon, celui du Ministère de l'Economie et des Finances… C'est que les enjeux sont importants.

Les nominations donnent une photographie des rapports de force, des positions de chacun au sein de la majorité. Au sein de la majorité puisque par définition, l'opposition est hors jeu : elle ne peut que regarder le spectacle, protester, mais du bout des lèvres puisque, vous le souligniez tout à l'heure, elle fait pareil quand elle est au pouvoir.

Plus on place de protégés, plus on obtient des postes pour ses proches, plus on est puissant. Mais, au delà de cette photographie des rapports de force, il y a, je crois, deux types d'enjeux :

Encore faut-il avoir des candidats de qualité à proposer…

Vous avez raison de le souligner : le nombre de personnes susceptibles de prendre la tête de la Caisse des Dépôts est limité. Mais justement : on reconnaît les hommes politiques de premier plan à ce qu'ils peuvent proposer des candidats crédibles. C'est un atout décisif dans les batailles politiques : il ne suffit pas de gagner des élections pour gouverner, il faut également avoir autour de soi toute une équipe de gens qui vous doivent leur carrière et auxquels vous pouvez faire confiance. Et lorsqu'on n'a pas ces équipes autour de soi on a du mal à gouverner. Regardez les difficultés rencontrées par les mouvements populistes et d'extrême-droite en Autriche et aux Pays-Bas. Il y a là une vraie prime aux sortants, je devrais plutôt dire aux partis de gouvernement.

En ce sens, les batailles autour des nominations joue chez nous un rôle voisin de celui des primaires aux Etats-Unis. Elles aident à sélectionner les candidats selon un mécanisme en deux temps :

Vous remarquerez qu'il y a dans tout cela un coté miroirs qui se réfléchissent : les gens au sommet de l'Etat se choisissent mutuellement.

Mais qu'est-ce qui empêche les hauts fonctionnaires en poste de retourner leur veste lorsque le gouvernement change?

J'imagine qu'ils sont tous tentés de le faire à chaque alternance parce qu'il n'y a pas sur le fond de différence entre banquiers, dirigeants, patrons de droite et de gauche. Ils font le même métier de la même manière avec, seulement, plus ou moins de savoir-faire. Mais tourner sa veste n'est pas si facile. Souvenez-vous du tollé qu'a suscité la nomination dans le gouvernement Raffarin de Noëlle Lenoir qui avait fait toute sa carrière à gauche. On a parlé de désertion, de trahison…

Ce n'était pas un peu excessif?

Sa nomination par la droite signifiait tout simplement qu'elle n'avait plus rien à attendre de la gauche. C'est d'ailleurs ce qu'elle a dit aux journalistes. Mais sa nomination n'a pas forcément satisfait tout le monde à droite. Les politiques sont en général poussés par leurs troupes à effectuer des changements à la tête des administrations. Il leur faut bien récompenser les gens qui les ont accompagnés dans leur traversée du désert…

Ce que vous décrivez là, c'est un système des dépouilles à l'américaine…

Cela ressemble effectivement au "spoil system" qu'Andrew Jackson a mis en place aux Etats-Unis au début du 19ème siècle ou à ce que Gambetta appelait la "révolution des places" contre laquelle a été construit le statut de la fonction publique. Mais le phénomène n'a pas la même origine et surtout pas la même ampleur.

Le retour en France du système de dépouilles tient tout à la fois à l'alternance, à la stabilité ministérielle et à la multiplication des postes à la suite des nationalisations de 1981. Si les gouvernements changeaient tous les 6 mois comme sous la 4ème République, nous n'aurions pas ce phénomène qui reste limité, au moins pour ce qui est de la fonction publique d'Etat, ce qui, soit dit en passant, n'est pas le cas en Italie où il s'est généralisé avec l'arrivée au pouvoir de Berlusconi. Reste qu'il pose de vrais problèmes…

Des problèmes de compétence et de management…

Bien sûr. Les gens qu'on nomme ne sont pas forcément des professionnels des métiers qu'on leur donne. Et s'ils ne restent pas très longtemps à leur poste, il y a le risque qu'ils n'en aient qu'une connaissance superficielle, ce qui peut favoriser le développement de baronnies : la faiblesse des dirigeants n'est jamais une très bonne chose.

Mais il y a un autre aspect inquiétant : un dirigeant sur la sellette perd toute autorité, il lui est difficile de prendre des décisions qui engagent l'avenir quand le sien propre n'est pas assuré. Qui peut faire confiance à quelqu'un que l'on dit menacé? Comment éviter les manipulations? Imaginez qu'il y ait demain une grève dure à la SNCF ou chez Air France, comment ne pas se poser de questions sur les intentions réelles des uns et des autres ?

C'est un peu la même chose dans le secteur privé lorsqu'il y a des fusions.

Vous pensez sans doute à ce qui se passe actuellement au Crédit Lyonnais. Mais c'est différent. Les opérations dans le privé sont en générale menées dans le secret : la période d'instabilité ne dure que peu de temps. Par ailleurs, les dirigeants peuvent se défendre, ils peuvent trouver des alliés, modifier leur stratégie. Ils sont attaqués, mais ils conservent leur légitimité auprès de leur personnel, ce qui n'est pas le cas dans le secteur public.

Le phénomène que vous décrivez ne concerne que peu de monde : tout au plus quelques dizaines de hauts fonctionnaires.

Le nombre de postes concerné dans la fonction publique d'Etat est effectivement limité, mais la question se pose également dans la fonction publique territoriale, locale. Lorsqu'un nouveau maire arrive, il n'est pas rare qu'il se sépare de fonctionnaires qui ne sont pas de sa couleur politique. Ce qui peut créer des difficultés. Pour ne donner qu'un exemple : beaucoup de maires de droite arrivés à la tête de municipalités de gauche lors des dernières élections ont recruté des directeurs du personnel venus du privé et se sont donc séparés des gens qui étaient en place. Leur objectif était de remettre de l'ordre dans la gestion du personnel. On voit aujourd'hui dans beaucoup de villes qu'ils ont surtout mis du désordre : on ne dirige pas une ville comme une entreprise, les règles, les méthodes, tout est différent.

Ajoutez à cela que les gens dont on se sépare ne quittent pas forcément la ville. On les met dans un placard, on les paie à ne rien faire ou à ne pas faire grand chose, ce qui augmente les coûts…

On parle peu du système des dépouilles dans la fonction publique territoriale, mais il se développe également et il est beaucoup plus inquiétant. C'est la porte ouverte à toutes les dérives. Faire venir des amis politiques, c'est priver les citoyens d'un contrôle des élus par les fonctionnaires qui connaissent les textes, qui savent que leur carrière dépend plus du respect de ces textes que des bonnes relations avec tel ou tel.

Vous nous invitez donc à nous méfier de ce système…

C'est bien le mot : il faut s'en méfier.


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