Jospin, son échec et la nouvelle "classe ouvrière"

 

 

Vous souhaitez parler de l'échec de Jospin?

Oui, le temps passant, on voit un peu plus clair dans ce qui a été vécu par beaucoup comme un véritable tremblement de terre. Les langues commencent à se délier et les explications se multiplient. On met en cause l'arrogance de Jospin et de son entourage si convaincus de pouvoir battre Chirac qu'ils en ont négligé le premier tour. Cela a certainement joué un rôle. Mais il me semble que les raisons de l'échec de Jospin sont essentiellement politiques.

Sa première erreur a, je crois, été de viser les classes moyennes et notamment les cadres comme lui recommandaient de le faire et Laurent Fabius et Dominique Strauss-Khan. C'est en pensant à elles qu'il a mis l'accent sur les réductions d'impôts. Faire ce choix, c'était négliger les clientèles traditionnelles de la gauche, à commencer par les fonctionnaires qui ont sanctionné une politique de réforme de la fonction publique qu'a engagée avec plus ou moins de succès le gouvernement Jospin.

Vous faites allusion à la réforme Allègre…

Bien sûr. Vous savez qu'il aurait suffi que les enseignants qui ont dispersé leurs voix à gauche les reportent sur Jospin pour que celui-ci passe devant Le Pen au premier tour. Mais il y a bien plus que les enseignants, il y a tous les fonctionnaires qui ont vécu comme une véritable agression les 35 heures.

Qu'est-ce qui vous fait dire cela?

Dans le secteur privé, les 35 heures ont permis de réduire le temps de travail. Les réorganisations qui les ont accompagnées, se sont plus ou moins passées, mais dans l'ensemble, les gains de temps ont compensé largement les inconvénients qu'elles pouvaient apporter. Dans de nombreux secteurs de la fonction publique, il en est allé tout autrement. D'abord, il n'était pas question de recruter, ensuite, beaucoup de gens travaillaient à peine plus de 35 heures, voire dans certains cas moins, et n'avaient pas grand chose à gagner à l'opération. Les réflexions sur l'organisation auxquelles la réduction du temps de travail a donné lieu a mis en évidence des milliers d'arrangements locaux qui n'avaient pas vraiment de raison d'être et qui ont été plus ou moins remis en cause. Bien loin d'être considérée comme une conquête sociale, les 35 heures ont été souvent vécues dans l'administration comme un bouleversement des équilibres patiemment construits au fil des années et une menace pour les avantages acquis. On parle souvent de réforme de l'Etat, le gouvernement Jospin l'a mise en route avec les 35 heures, mais presque sans s'en rendre compte. Cette réforme était indispensable et le gouvernement Jospin a certainement bien fait de l'engager, mais il aurait fallu, en même temps remobiliser les fonctionnaires pour éviter qu'ils ne sanctionnent le candidat Jospin lors de l'élection présidentielle.

Ne pas le faire a été, je crois, une première erreur. Une seconde erreur, qui a souvent été soulignée, est d'avoir négligé ce qu'on appelait hier la "classe ouvrière" et de n'avoir pas compris qu'elle avait considérable évolué.

Ce sont deux choses différentes…

Oui. Et je me demande si le plus grave n'a pas été, justement, de n'avoir pas vu les évolutions de ce que j'appellerai faute de mieux la "condition ouvrière".

Vous semblez utiliser le mot "condition ouvrière" avec réserve…

Oui, parce que le mot "ouvrier" renvoie à la fabrique, à l'usine, à des modes d'organisation qui ne correspondent plus à ce que vivent beaucoup de salariés des classes populaires. Je pense, d'ailleurs, que la majorité plurielle, telle que l'avait conçue Jospin, avec ce partage implicite des tâches qui confiait la question ouvrière au PC, a contribué à aveugler les socialistes. Ils n'ont pas vu les évolutions profondes et durables du monde du travail.

Mais en quoi consistent ces évolutions?

S'il fallait les résumer d'un mot, je dirai que beaucoup de salariés ont découvert et appris, trop souvent à leurs dépens, la dure loi du marché. Nous pensions que notre système nous en protégeait, mais c'était une erreur. Notre système ne protége vraiment que les salariés du secteur public et ceux qui travaillent dans des entreprises privées du secteur traditionnel en bonne santé. Les autres doivent faire avec le marché qui a imposé ses règles malgré toutes les barrières, tous les obstacles inventés par le législateur pour le contrôler et le réguler.

Vous pouvez nous donner des exemples?

Mais bien sûr. Prenez toutes ces mesures prises au fil des années pour éviter les licenciements. Les entreprises qui souhaitaient les contourner ont multiplié les contrats à durée déterminée, les missions d'intérim, les stages, tous ce qui fabrique ce qu'on appelle la précarité.

Même chose avec les rémunérations. D'après la théorie économique, le prix du travail devrait diminuer lorsque le chômage augmente. C'est bien ce qui s'est produit en France ces dernières années, mais de manière quasi invisible : les salaires unitaires sont restés stables, mais le nombre d'heures travaillées a diminué avec le temps partiel et la précarité. On en a peu parlé, mais les revenus réels de beaucoup de salariés ont reculé.

Dans beaucoup de secteurs, les salariés sont aujourd'hui plus dépendants de l'activité économique qu'hier. Quant tout va bien, ils ont du travail, quand cela va mal, ils ont des missions d'intérim. Ils sont aussi beaucoup plus seuls. Tout ce qui structurait les relations humaines à l'usine, les relations avec les collègues, avec le patron, avec les organisations syndicales tend à se défaire :

Ce que vous dites ne vaut pas pour tout le monde…

Non. Mais on rencontre souvent des situations de ce type dans le bâtiment, dans la distribution, dans le transport, dans les services, toutes activités qui sont, vous le remarquerez, en croissance. Le centre de gravité de ce qu'on appelait hier la classe ouvrière s'est déplacé. Ce ne sont plus les métallurgistes ou les ouvriers de l'automobile qui définissent aujourd'hui le modèle dominant dans le monde du travail, mais les employés du transport ou de la grande distribution. Ce sont eux qui connaissent les situations les plus difficiles :

Ces employés vivent des situations dont beaucoup de salariés craignent qu'elles ne deviennent demain la leur. Or, il n'y avait rien dans les discours de Jospin qui ouvre une perspective à ces électeurs inquiets, et surtout pas aux jeunes qui sont souvent les premiers concernés. Rien qui leur permette de dire : il a compris ce que nous vivons et nous avons une chance avec lui que cela aille mieux.

Cette erreur est d'autant plus dommageable qu'elle s'est accompagnée de cette autre erreur qui a consisté à ne pas reconnaître la place prise dans la société française par les jeunes de manière générale et les enfants de l'immigration, en particulier, qui vivent souvent les situations que je viens de décrire. Et qui sont en plus victimes de discriminations.

On ne peut pourtant pas dire que le gouvernement Jospin n'a rien fait pour les gens en difficulté, notamment pour les jeunes…

Il a, au contraire, fait beaucoup : Couverture Maladie Universelle, emplois jeunes, 35 heures… Mais tout cela est aujourd'hui acquis et si le bilan n'a pas plus joué dans ces élections :

Il aurait fallu qu'il parle à tous ceux qui vivent les évolutions actuelles comme une menace, une dépossession, une remise en cause de tous les acquis. Et pas seulement des acquis sociaux. Les gens qui ont des revenus trop irréguliers ne peuvent bénéficier de crédits. Ceux qui ont des horaires trop irréguliers ont des difficultés avec les services publics…

Et vous croyez que la droite a mieux compris ces aspirations?

Non. Ce n'est d'ailleurs pas son souci. Et elle n'en pas eu besoin pour gagner les élections. Son électorat est ailleurs. Mais si la gauche veut demain reconquérir le pouvoir, il va lui falloir remobiliser les électeurs qui se sont hier réfugiés dans l'abstention parce qu'ils ne trouvaient aucun programme qui corresponde à ce qu'ils attendaient. Et elle ne pourra le faire que si elle trouve un discours qui leur parle, si elle trouve un projet qui apporte des solutions aux problèmes qu'ils rencontrent. On dit beaucoup que les hommes politiques doivent écouter, mais il ne suffit pas d'écouter, il faut aussi imaginer, construire, proposer des solutions qui répondent aux attentes de ceux que l'on a écoutés. Et cela demande du travail, beaucoup de travail.


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