Le programme économique du Front National

Difficile de ne pas parler du Front National et de son programme économique en ces temps d'élection présidentielle…

Oui, mais qu'en dire? C'est un programme qui, s'il était appliqué, produirait exactement le contraire de ce que Le Pen et ses amis disent souhaiter. Ils s'affirment nationalistes, ils parlent tout le temps de la France et de la Marseillaise, mais ils ont concocté un programme qui ne pourrait qu'appauvrir brutalement la France et faire exploser le chômage.

Cela mérite peut-être d'entrer dans le détail…

Prenez cette idée de quitter l'Europe. Avant même que cette mesure soit prise, nos partenaires supprimeraient la politique agricole commune qui leur coûte une fortune et dont nous sommes les premiers bénéficiaires puisqu'elle représente à peu près 30% des revenus de nos cultivateurs. On verrait en quelques jours, des milliers, des dizaines de milliers d'exploitations agricoles faire faillite avec ce que cela suppose de désertification des régions aux terres les moins riches.

Les cultivateurs ne se laisseraient pas faire…

Bien sûr que non. Quitter l'Europe voudrait tout simplement dire mettre les campagnes à feu et à sang.

Le gouvernement pourrait se substituer à l'Europe…

Et financer l'agriculture? c'est ce que propose implicitement le Front National dans son programme lorsqu'il promet de garantir un revenu minimum aux cultivateurs. Mais avec quel argent? Pas celui des impôts qu'il veut alléger ou supprimer : impôts sur les successions, les revenus et les sociétés. Ce sont des sommes considérables, 500 milliards de francs, qui seraient retirées du budget de l'Etat. Ces sommes servent aujourd'hui à payer des fonctionnaires dont il faudrait se séparer, ce qui veut dire augmentation du chômage et dégradation des services publics. Pour vous donner un ordre de grandeur, les recettes de l'impôt sur le revenu correspondent à peu près au budget de l'Education Nationale. Et comme par ailleurs il parle de recruter plus de policiers, d'augmenter les budgets de la Défense et de la Justice, il lui faudra tailler ailleurs.

Et où pourrait-il le faire?

Dans les autres gros budgets, c'est-à-dire, pour l'essentiel, dans celui de l'Education Nationale. Ce qui veut dire des classes de plus en plus nombreuses, des professeurs qui ne sont pas remplacés, des jeunes mis sur le marché du travail de plus en plus tôt. Et, pour ceux qui peuvent se l'offrir le développement de l'enseignement privé, payant. Ce qu'il propose d'ailleurs explicitement dans son programme lorsqu'il promet d'établir les conditions du libre choix de l'école et de supprimer les ZEP, les Zones d'éducation prioritaire.

Il pourrait également tailler dans les dépenses d'investissement et de fonctionnement…

C'est ce qu'il serait également amené à faire, ce qui entraînerait très rapidement une dégradation des infrastructures que finance et entretient l'Etat, les routes, les hôpitaux…

Il pourrait également emprunter…

S'il appliquait son programme, il serait condamné à le faire, mais à qui emprunter les sommes considérables dont on aurait besoin sinon aux marchés financiers internationaux? Le programme du nationaliste Le Pen conduirait automatiquement à un endettement massif auprès de l'étranger. On se retrouverait vite dans la situation d'un pays comme l'Argentine qui n'a plus aucune marge de manœuvre financière et doit négocier ses politiques économiques avec les experts du Fonds Monétaire International.

La France n'est pas l'Argentine…

Non, mais en ces matières les choses peuvent aller très vite. Je ne citais pas l'Argentine par hasard. Ce pays passait, il y a quelques années encore, pour un modèle en Amérique latine. On connaît sa situation actuelle. Pas plus qu'aucune autre économie, la France n'est à l'abri de retournements brutaux.

Le Pen a indiqué qu'il souhaitait revenir au Franc. Est-ce possible?

Les déficits l'imposeront. Nous n'aurons pas d'autre choix. Mais avec quelles conséquences? J'en vois immédiatement trois :

  • Des fuites massives de capitaux étrangers et français qui iront s'installer sous des cieux moins incertains,
  • Un recul brutal des investissements. Nos grandes entreprises, dont le capital est souvent largement détenu par des fonds étrangers, iraient investir dans des régions plus sûres. Plutôt que de construire des usines en France, elles les installeraient en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Belgique. Encore une fois, sous couvert de nationalisme, on fait le jeu de l'étranger,
  • Et, enfin, le retour de l'inflation : on fait fonctionner la planche à billet pour alléger le déficit. Qui dit inflation dit diminution des revenus des salariés. Diminution qu'il programme par ailleurs lorsqu'il parle de "réévaluer, je cite, les bas salaires pour lutter contre la concurrence de la main d'œuvre immigrée et le travail clandestin." Si les mots ont un sens, cela veut dire réduire le salaire minimum.

Tout cela conduit immanquablement à l'augmentation du chômage.

Pour lutter contre le chômage, Le Pen avance l'idée de préférence nationale qu'il veut je crois inscrire dans la Constitution…

C'est effectivement l'un de ses thèmes majeurs. C'est la solution qu'il met en avant chaque fois qu'on souligne les incohérences de son programme économique. L'idée de fond est simple : si l'on veut lutter contre le chômage, il faut réduire la concurrence sur le marché du travail. Moins il y aura de gens sur le marché plus il sera, nous dit-il en substance, facile de donner un emploi à ceux qui en cherchent un. Il n'applique pas ce raisonnement aux seuls immigrés. Il l'applique également aux femmes qu'il veut renvoyer dans leur foyer avec un revenu parental pour relancer la natalité qu'il présente comme une solution au problème des retraites. Préférence nationale et retour des femmes dans le foyer vont de pair, ce qui se traduira, d'ailleurs, par un appauvrissement des ménages : là où il y aujourd'hui deux salaires, il n'y en aurait qu'un seul dans la France que rêve Le Pen. Ce qui réduira la consommation et mettra en difficulté les entreprises.

L'idée que l'on pourrait lutter contre le chômage en réservant le travail aux seuls français est une idée qu'on entend assez souvent dans la rue…

Mais c'est une idée fausse! Croyez vous que les entreprises qui emploient aujourd'hui des travailleurs immigrés le font parce qu'elles ont une préférence pour les étrangers? Non. Elles le font :

  • parce qu'elles ne trouvent pas de salariés français pour tenir les emplois qu'elles proposent, comme dans le bâtiment ou l'industrie automobile,
  • ou parce que les salariés étrangers sont plus compétitifs que les français, plus compétents ou moins cher.

La préférence nationale ne va pas diminuer le nombre d'immigrés dans les métiers où l'on ne trouve pas de salariés français, par contre elle va compliquer le recrutement et faire perdre du chiffre d'affaires aux entreprises qui manquent de personnel.

Elle ne créera pas d'emplois pour les français dans les métiers dans lesquels ils sont en concurrence avec des étrangers. Elle devrait même avoir l'effet contraire : plutôt que de recruter un salarié français mais incompétent ou paresseux, l'entrepreneur s'abstiendra et c'est un emploi qui disparaîtra.

Cette préférence nationale ne porte pas seulement sur l'emploi, mais également sur les cotisations sociales, un peu à l'image de ce qu'a fait Mégret dans la ville dont sa femme est maire.

Le programme du Front National propose effectivement d'appliquer la préférence nationale au logement et aux aides sociales. Ce qui en pratique veut dire que les immigrés n'auraient plus droit aux HLM, qu'ils ne pourraient plus bénéficier d'aides sociales. S'ils restent en France, ce qui est le plus probable, on verra rapidement se recréer des bidonvilles et exploser la pauvreté, les épidémies et la délinquance. Les aides sociales ne sont pas utilisées pour des dépenses de loisir, mais pour des dépenses de base : nourriture, santé, éducation… que va faire, pour survivre, le jeune étranger qui ne peut plus aller à l'école, qui ne trouve pas d'emploi et ne peut pas se soigner? Il se tournera, au mieux, vers le travail au noir. Et il fera concurrence aux travailleurs français que l'on veut protéger.

Jean-Marie Le Pen veut également appliquer cette préférence nationale à l'industrie.

Il propose de rétablir les frontières commerciales…

Exactement. Ce qui lui permet de se présenter comme un adversaire de la mondialisation et le met en complète contradiction avec le monde des entreprises, des grandes comme des petites. Il n'y a pas une entreprise, même petite qui n'ait des contacts avec l'étranger, que ce soit pour acheter ou pour vendre. Je ne voudrais pas prendre trop de temps, mais fermer ses frontières pour protéger, je cite, "nos produits", cela veut dire se lancer dans une multitude de guerres commerciales avec nos partenaires qui n'auront aucun motif de se laisser faire. Imaginez que nous décidions de mettre des droits de douane sur les fraises espagnoles. Aussitôt les espagnols contre-attaqueraient en mettant des droits de douane sur ce que nous leur vendons. D'où des pertes de marché à l'exportation dramatiques dans une économie aussi ouverte sur l'extérieur que la notre, et des destructions massives d'emplois.

Vous insistez beaucoup sur l'emploi…

Mais oui, parce que tout dans ce programme annonce une montée brutale du chômage, que ce soit la sortie de l'Europe, la réduction massive d'impôts, la préférence nationale ou le protectionnisme. On a beaucoup dit que les ouvriers avaient beaucoup voté pour le candidat du Front National. C'est sans doute qu'ils n'étaient pas informés de son programme, parce qu'ils en seront les premières victimes.

C'est peut-être aussi qu'ils pensaient qu'il n'a aucune chance d'être élu.

Il est au second tour et les sondages qui circulent lui donnent déjà plus de 40% des voix.

 

 


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