Discriminations : c'est aussi la faute des institutions

 

Vous avez choisi de parler de discrimination. Ce n'est pas la première fois…

Ce n'est pas non plus la dernière. Mais ce qui m'a amené à retenir cette fois-ci ce sujet, c'est une information un peu surprenante que vous avez peut-être lue dans la presse la semaine dernière. Le maire d'Evry, il s'agit de Manuel Valls, que vous connaissez peut-être, il a travaillé avec Lionel Jospin à Matignon, a écrit une lettre très virulente à un commerçant d'un des quartiers de sa ville, le quartier des Pyramides, pour protester contre l'ouverture d'un supérette à la marque Franprix qui ne vendrait ni porc ni boissons alcoolisées.

Et en quoi est-ce que cela le gênait? Il n'y a aucune loi qui interdit d'ouvrir un magasin qui ne vend pas de porc…

Aucune loi ne l'interdit, naturellement, mais Manuel Valls craint que cette supérette qui propose de la viande Halal ne favorise la création d'un ghetto dans un quartier déjà difficile. Son raisonnement est au fond le suivant : si le commerce dans ce quartier ne vend ni porc ni alcool, les populations qui consomment ces produits le quitteront et l'on aura une concentration de musulmans. C'est ainsi que l'on fabrique effectivement les ghettos.

Et que dit pour sa défense le commerçant?

Il avance trois arguments :

On devrait donc trouver une solution…

Je pense. Mais cette affaire met en évidence des mécanismes de ségrégations qui ne sont pas liés à des comportements discriminatoires, ce qui la rend intéressante. Le commerçant n'est pas hostile aux consommateurs de porc, il ne le veut aucun mal et ne souhaite probablement pas les voir quitter le quartier, il se trouve cependant amené à faire des choix qui peuvent accélérer leur départ. On est dans une situation qui peut augmenter la ségrégation sans qu'il y ait le moindre racisme, la moindre volonté d'éloigner quiconque. S'il y avait de la concurrence, s'il y avait d'autres commerces, la question ne se poserait pas. En fait, elle ne se pose que parce que le quartier est déjà en phase de ghettoïsation.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de discriminations de type raciste ou sexiste

Bien sûr qu'il y en a. On en voit tous les jours : propriétaires qui refusent de louer à des étrangers ou à des français d'origine étrangère, employeurs qui refusent de recruter des noirs ou des maghrébins… Mais les mécanismes de discrimination ne se résument pas aux préférences raciales ou sexistes de quelques uns. Ce qui veut dire que les actions anti-racistes telles que les mettent par exemple en œuvre SOS racisme ne suffisent pas, ne traitent au mieux qu'un des aspects des choses.

Vous pensez qu'il y a des mécanismes économiques ou sociologiques qui viennent renforcer les discriminations classiques?

Exactement. Et c'est ce qui explique que l'on puisse observer des situations de ségrégation alors même que les gens que l'on pourrait soupçonner de discrimination ont le sentiment de se comporter de manière tout à fait correcte et n'ont, de fait, aucun souhait de discriminer quiconque.

Mais c'est peut-être un cas exceptionnel?

Mais non. Prenez l'emploi. On sait que les jeunes gens issus de l'immigration ont un taux de chômage particulièrement élevé, il est, pour les jeunes diplômés, à peu près le double de ce qu'il est pour les jeunes gens issus de familles françaises, ce que l'on explique en général par l'ostracisme, les patrons ayant tendance à se méfier de jeunes gens venus des quartiers difficiles. On voit souvent des jeunes gens dire : "il suffit que je donne mon adresse pour qu'on refuse de me recruter." C'est sans doute vrai, mais on pourrait très bien obtenir le même résultat sans rien de tout cela.

Comment cela?

Les méthodes de recrutement peuvent produire des discriminations sans intention de nuire. Lorsque l'on cherche un emploi il y a plusieurs manières de faire :

Le réseau de relations est considéré par tous les spécialistes comme la solution la plus efficace tout simplement parce qu'il permet de mobiliser beaucoup de gens à votre service. Vous avez un cousin qui travaille dans une entreprise, il sait que vous cherchez un emploi, il en parle à ses collègues qui ont eux-mêmes des relations, et c'est ainsi que de fil en aiguille votre nom peut arriver aux oreilles d'une entreprise qui recherche quelqu'un dans votre genre. Pour décrire ce genre de mécanisme, les sociologues parlent de "réseau de liens faibles". Liens faibles parce que vous n'entretenez pas de relation continue, suivie avec les membres de ce réseau informel.

Encore faut-il pouvoir accéder à ces réseaux, avoir des relations étendues. Les jeunes gens issus de l'immigration n'en ont que très peu, ils n'ont pas de réseau familial étendu, leurs parents n'ont pas d'amis, de relations qui leur permettraient d'entrer en contact avec des entreprises. Et ceci tout simplement parce qu'ils sont immigrés et n'ont donc pas eu le temps de créer ce capital social. Ils se trouvent, du coup, condamnés à chercher du travail en s'appuyant sur les méthodes les moins efficaces : les petites annonces l'intérim.

Si 40% des emplois sont attribués par relation, ils n'ont accès qu'à 60% des emplois et sont donc défavorisés par rapport à ceux qui disposent d'un tissu de relations plus important.

D'où de plus grandes difficultés à trouver un travail et des périodes de chômage plus longues…

Exactement. Et comme, par ailleurs, les entreprises se méfient des candidats depuis trop longtemps au chômage, ils ont de fortes chances de rester beaucoup plus longtemps sans emploi que les autres. Et vous remarquerez que cela s'est fait sans la moindre discrimination. Imaginez leur chance de trouver un travail si, en plus, ils rencontrent des chefs d'entreprise qui refusent de les recruter à cause de leur origine ou de la couleur de leur peau.

Il y a de quoi désespérer…

En fait, ces jeunes gens se tournent vers les activités qui privilégient d'autres modes de recrutement : l'administration qui utilise les concours pour les plus brillants, l'intérim ou les petites annonces pour les autres. Vous remarquerez que l'on trouve le plus d'enfants d'immigrés dans les métiers ou les entreprises qui recrutent par petites annonces, comme la grande distribution, la restauration rapide, la logistique, ou qui font systématiquement appel à l'intérim, comme le bâtiment ou les travaux publics. Ce qui conduit, de fait, à une ségrégation professionnelle, à la concentration des jeunes issus de l'immigration dans quelques métiers ou types d'entreprises.

C'est aujourd'hui le cas?

Mais oui, ouvrez-les yeux. Regardez qui travaille dans les secteurs que je viens de citer. Vous y verrez une bien plus forte proportion de travailleurs d'origine immigrée que dans l'assurance ou la banque. Ce qui n'est, d'ailleurs, pas sans conséquence pour leur avenir, puisque ce sont souvent des métiers qui paient mal et ont des politiques sociales médiocres : les entreprises qui ont un fort turn-over recrutent plus facilement leur personnel par l'intérim et les petites annonces que par les relations.

Vous appliquez aujourd'hui ces raisonnements aux jeunes gens issus de l'immigration mais ils pourraient tout aussi bien s'appliquer à des jeunes gens d'origine française…

Mais ils s'appliquent de la même manière aux jeunes gens d'origine française qui appartiennent à des milieux sans capital social. Ils souffrent d'ailleurs du même sentiment de discrimination, ce "no future" dont on parlait il y a quelques années, mais ils ont plus de mal à l'identifier puisqu'ils ne sont pas victime du même ostracisme. On ne leur refuse jamais un emploi à cause de leur nom ou de la couleur de leur peau, mais ils restent eux aussi très longtemps au chômage.

L'ostracisme dont sont victimes les jeunes gens issus de l'immigration est probablement, pour une part, un effet induit de ces discriminations involontaires, le fruit de tout un processus de justification et de rationalisation de la situation actuelle et des discriminations que l'on observe.

Les gens qui refusent de recruter des jeunes d'origine étrangère le font rarement par pur racisme. Lorsqu'on les interroge, ils justifient leurs choix, parlent de compétences, de comportements, de manière d'être, de caractère… C'est ce que Mouna Viprey, qui vient de réaliser une étude sur le chômage des jeunes issus de l'immigration, appelle un "faisceau informel d'apriorismes." Ils insistent toujours sur le fait qu'ils ne sont pas les seuls à se comporter de cette manière, ce qui est malheureusement vrai. Leur raisonnement est un peu le suivant :

La discrimination involontaire, produite par le jeu des institutions, se transforme donc progressivement en discrimination volontaire. Bien loin de s'arranger la situation aurait tendance à se dégrader. C'est le diagnostic que fait d'ailleurs Mouna Viprey.

On a envie de vous demander : que faire?

On pourrait être tenté par la discrimination positive, un peu dans l'esprit de ce qui est fait depuis de nombreuses années aux Etats-Unis et de ce que l'on a commencé de faire en France pour les femmes. Mais cela paraît compliqué à mettre en place. Il me semble qu'une autre solution serait d'apporter aux jeunes gens issus de l'immigration et, plus généralement, à tous ceux qui ont des difficultés pour trouver un emploi (ou un logement), des soutiens, des aides. Si, comme je l'indiquais tout à l'heure, les difficultés viennent d'abord de l'absence de capital social, peut-être faudrait-il trouver les moyens de leur apporter ce capital social, ces contacts, ces relations qui leur manquent. Mais cela passe par une dénonciation de ces discriminations. Je disais tout à l'heure que l'action de SOS racisme n'était pas parfaitement adaptée. Du moins a-t-elle le mérite de mettre à jour ces discriminations.


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