Politique de l'immigration : l'histoire de la diaspora juive peut-elle nous éclairer ?
Vous voulez nous parler de l'immigration ?
Les dirigeants européens ont beaucoup parlé de l'immigration lors de leur dernière réunion à Séville et j'ai choisi de consacrer cette chronique à ce sujet sur lequel j'ai, par ailleurs, pas mal travaillé il y a quelques années. En faisant des recherches pour la préparer, je suis tombé sur un article sur la diaspora juive dont je voudrais vous faire part(Hillel Rapoport, Avi Weiss : In-group cooperation in a hostile environment : an economic perspective on some aspects o jewish life in (pre-modern) diaspora http://www.iza.org/publications/dps/ - hl1). Il traite de deux phénomènes démographiques qui ont marqué la communauté juive de la période pré-moderne : les conversions qui ont réduit les effectifs de la communauté de manière significative, et son urbanisation massive. On est donc assez loin des questions d'immigration et cependant il donne des pistes intéressantes pour réfléchir à cette question.
Quand vous dites période pré-moderne, vous voulez dire le Moyen Age
C'est cela. De la fin de l'Empire romain à la fin du 16ème siècle. Pendant ces quelques siècles, la population juive est passée de 5 millions de personnes à un peu plus de1 million à la fin de la Renaissance. Et en même temps, elle s'est urbanisée. A la fin de l'Empire romain, les juifs avaient des activités agricoles, alors qu'on les retrouve à la Renaissance massivement urbanisés et spécialisés dans des activités de commerce ou d'artisans.
Cela peut s'expliquer tout simplement par les persécutions dont ils étaient victimes. S'ils étaient chassés de leurs terres et confinés dans des ghettos, ils se retrouvaient par force urbanisés.
C'est effectivement l'explication traditionnelle, classique. Et c'est celle qui nous vient spontanément à l'esprit puisque nous vivons dans des sociétés qui ont longtemps pratiqué ces formes de persécution : des populations victimes de massacres, chassées de leurs terres par la violence, l'impôt ou des mesures discriminatoires ont de fortes chances de diminuer et de se retrouver concentrées dans des zones urbaines. C'est cette explication qu'il faut retenir pour l'Europe. Mais on observe les mêmes phénomènes démographiques dans des régions dans lesquelles les juifs n'ont pas toujours été victimes des mêmes persécutions, notamment dans le monde musulman où vivaient, au Moyen Age, 90% des juifs. Et c'est ce qui a amené des économistes à rechercher ces explications complémentaires que je voudrais vous présenter ce matin.
Des explications qui font l'impasse sur les persécutions?
Ces analyses ne nient pas les persécutions, elles cherchent seulement s'il existe d'autres mécanismes qui expliqueraient ces comportements démographiques. Ce qui permettrait, naturellement, de les appliquer à d'autres cas de figure.
Et quelles sont donc ces explications?
Il y en a plusieurs. Une première hypothèse suggère que les membres des minorités privilégient les stratégies qui leur permettent d'échapper aux discriminations dont ils sont victimes :
Les métiers qui demandent des compétences élevées étant en général installés en villes, ces stratégies pourraient expliquer l'urbanisation précoce des juifs.
Mais avec cette explication, on reste dans le cadre classique de la discrimination
Ce qui n'est pas le cas de cette autre piste qu'ont récemment proposée Maristella Botticini, une italienne spécialisée dans l'histoire économique de la Toscane, et Zvi Eckstein, un spécialiste israélien des questions d'immigration. Ces deux chercheurs ont fait le raisonnement suivant :
C'est un raisonnement qui vous parait convaincant?
C'est en tout cas un modèle qui se tient, ce qui ne veut pas dire que c'est ainsi que les choses se sont ainsi passées. Ne serait-ce que parce que l'on peut construire d'autres modèles qui donnent des résultats équivalents comme celui d'Hillel Rapoport et Avi Weiss, deux spécialistes des questions d'immigration et de marché du travail qui enseignent en Israël. Leur raisonnement s'appuie, pour l'essentiel, sur une théorie des minorités que l'on peut résumer ainsi :
On ne peut pas non plus dire que les choses se sont passées de cette manière
Ce n'est pas un travail d'historien qui s'appuie sur des archives pour interpréter et mettre en forme des événements et des faits, c'est un travail d'économistes qui construisent des modèles et prouvent, mathématiquement, que les choses auraient pu se passer de cette manière.
Mais en quoi est-ce utile?
Cela permet de construire des hypothèses que des historiens peuvent tenter de vérifier mais aussi d'anticiper les conséquences des décisions que les politiques envisagent aujourd'hui.
Mais en quoi ces modèles peuvent-ils aider à se prononcer sur les politiques d'immigration dont on a discuté à Séville?
Ils ouvrent des pistes de réflexion. Ils nous permettent de sortir des raisonnements simplistes qui font l'ordinaire des discussions sur l'immigration.
Ils montrent, par exemple, que la capacité d'une communauté à s'en sortir, sur le plan économique, tient à la qualité des liens que ses membres entretiennent. Ce qui explique pourquoi les gens qui viennent de dictatures policières, qui voient dans chaque concitoyen rencontré un membre potentiel des services secrets ont beaucoup plus de mal à s'en sortir que ceux qui viennent de sociétés dans lesquelles on pratique naturellement l'entraide.
Ces modèles proposent également une explication à la montée de l'intégrisme dans les banlieues. Les discriminations dont sont victimes les musulmans les incitent soit à se fondre dans la masse, à nier ou oublier leur religion, soit, au contraire, à renforcer leurs liens avec les autres musulmans ce qui, dans une religion ne peut se faire que dans un lieu de culte, en l'espèce à la Mosquée. Et si les discriminations condamnent le culte à une demi-clandestinité, il y a de fortes chances que ce soient les plus militants, qui sont souvent les plus intégristes, qui animent les lieux de prière et qui diffusent leurs idées. Ce qui correspond bien à ce que l'on observe avec la montée de l'intégrisme chez une minorité active que l'on entend et voit beaucoup et le refus, le rejet des traditions musulmanes chez une majorité silencieuse qu'on n'entend pas parce qu'elle s'est fondue dans l'environnement.
On ne peut pas généraliser de la même manière tous les modèles. Ce que vous disiez sur l'éducation est propre à la communauté juive
Sans doute, mais pensez au raisonnement qui montre comment les minorités investissent dans l'éducation pour échapper aux discriminations. On peut parfaitement l'adapter aux réflexions contemporaines sur l'immigration.
Et comment?
Les obstacles que nous mettons aux frontières incitent les candidats à l'immigration les plus déterminés à se spécialiser dans les activités qui leur permettent de passer entre les mailles du filet. C'est-à-dire, pour l'essentiel, dans les domaines dans lesquels nous manquons de spécialistes qualifiés. Un camerounais détenteur d'un diplôme de médecine ou d'informatique a plus de chance d'entrer en France et d'y trouver un travail qu'un maçon ou un ouvrier sans qualification. Une famille qui souhaite voir ses enfants s'installer en France va les pousser à faire des études longues et coûteuses. Mais qui finance ces études? La collectivité, en l'espèce le gouvernement camerounais qui n'est déjà pas très riche. Construire des murs pour interdire l'immigration appauvrit doublement les pays dont les habitants émigrent traditionnellement :
Si on avait suivi l'Espagne et la Grande-Bretagne dans leur politique de sanction des pays qui contrôlent mal leur émigration, on aurait en plus diminué les aides qui leur sont accordées! Ce qui aurait été encore plus scandaleux.
Si je vous entends bien, la question de l'immigration n'est pas si simple
Ce n'est en tout cas pas aussi simple que le disent tous ceux qui parlent de construire des murs et d'interdire l'entrée des frontières. Cela fait des années qu'on applique leurs recettes sans succès. Et ce n'est pas en construisant des murs de plus en plus élevés qu'on avancera. Tout simplement parce que nous sommes dans un véritable cercle vicieux :
Et comme aucune barrière n'est infranchissable, les flux persistent.