Crise : le retour de 1929? (22/10/02)
Le titre de votre chronique n'est pas très optimiste
Non. Et si je l'ai choisi, c'est que je vois depuis quelques temps des économistes réputés particulièrement pessimistes. Pour ne donner qu'un exemple, Patrick Artus, qui est directeur des études économiques de la Caisse des Dépôts et Consignations, a dit la semaine dernière, dans une conférence de presse, qu'il voyait venir une crise mondiale. On se croyait en crise et il nous dit : non! La crise est à venir et ceci au moment même où on assiste à un léger rebond des bourses qui pouvait faire espérer une sortie de crise. Parmi les professionnels très pessimistes on peut également citer Kurt Richebäker, un allemand qui a été directeur des études économiques de la Dresdner Bank et qui a fait sa réputation en annonçant avant tout le monde la crise asiatique. Richebäker compare la situation actuelle à celle de 1929. C'est dire son inquiétude. Une inquiétude partagée par beaucoup de ceux qui sont en contact permanent avec le monde de l'économie et de la finance. L'idée que nous pourrions fort bien être devant une crise de l'ampleur de celle de 1929 est depuis quelques temps assez courante dans les salles de marché.
Mais qu'est-ce qui leur permet de dire cela? Qu'est-ce qui les inquiète tant?
Tous ces économistes ne font pas forcément d'accord sur tout, mais ils font des diagnostics très voisins : ils s'inquiètent, d'abord, de voir la croissance américaine tirée presque exclusivement par la consommation des ménages. Cette consommation des ménages est basée sur l'endettement grâce à des taux d'intérêt très faibles. Dans une chronique parue dans Libération en septembre dernier Patrick Artus soulignait que l'on pouvait acheter des biens durables aux Etats-Unis avec des crédits à 0 %.
Grâce à ces taux très faibles, les ménages ont renégocié leur prêts et se sont de nouveau endettés, notamment pour acheter de l'immobilier. Et c'est ce qui a sans doute évité une récession brutale l'année dernière. Mais cette croissance par la seule consommation des ménages est fragile et trompeuse :
Et pourquoi les entreprises n'investissent-elles plus?
Il y a à cela plusieurs motifs :
Cette faiblesse de l'investissement industriel touche de plein fouet toutes les entreprises spécialisées dans ce qu'on appelle les biens intermédiaires, les machines, les équipements industriels Il se trouve que ce secteur représente un très gros morceau de l'activité économique.
Cette faiblesse de la demande des entreprises en équipement industriel est donc un premier motif d'inquiétude. Mais j'imagine que ce n'est pas le seul.
Vous avez raison, ce n'est que le premier motif d'inquiétude. Il y en a d'autres. A commencer, naturellement, par le comportement de la Bourse. D'après ces pessimistes nous nous sommes loin d'avoir atteint le fond :
Au delà de ces questions boursières, les pessimistes mettent également l'accent sur des questions monétaires. L'économie américaine est depuis des années très dépendante des investissements étrangers. Ce sont eux qui lui permettent de financer ses déficits commerciaux. Or, ces investisseurs étrangers ont toutes les raisons d'être déçus des investissements réalisés sur le territoire américain, ils n'ont que des retours très faibles sur leurs investissements, des retours de l'ordre de 2%, ce qui fait penser que le flux d'argent étranger qui a maintenu artificiellement l'activité outre-Atlantique pourrait rapidement se tarir. Que ces investisseurs décident de rapatrier une partie de leurs fonds et le dollar va souffrir. Les autorités monétaires se trouveront alors confrontées à un véritable dilemme : lorsque l'on veut protéger une monnaie, on fait en général remonter les taux d'intérêt. Mais des taux d'intérêt élevés freinent l'activité. Autant dire qu'ils n'auront le choix qu'entre deux mauvaises solutions : la fuite des capitaux ou la récession.
Je me résume, les pessimistes ont au moins trois motifs d'être inquiet : faiblesse des investissements des entreprises, menaces sur la bourse et risque de fuite des capitaux investis aux Etats-Unis
Mais est-ce que cela suffit pour parler du retour d'une crise du type de celle de 1929?
Cela suffit certainement pour annoncer une crise grave et comme 1929 est la référence, l'étalon auquel on mesure les autres crises économiques, un peu comme le point le plus élevé d'une échelle de Richter des séismes financiers et économiques, on peut effectivement, si l'on est pessimiste, annoncer que l'on se rapproche de ce sommet.
Mais on peut également tenter une comparaison. C'est ce que fait Richebäker qui compare la crise qu'il annonce et celle de 1929. Il montre qu'elles ont des points communs, comme, par exemple, le rebond des marchés boursiers après plusieurs mois de chute. Vous savez que les bourses américaines ont repris des couleurs ces quinze derniers jours, ce qui aurait pu rassurer nos pessimistes. Et bien, pas du tout! Il s'est passé la même chose en 1929, nous dit Richebäker, qui souligne deux points communs : la baisse des profits amorcée en 1997 et le recul de l'investissement des entreprises.
Et en quoi est-ce annonciateur d'une crise majeure?
Dans une économie qui fonctionne bien, les entreprises font des profits. Une baisse trop marquée des profits veut dire que les entreprises fonctionnent mal, qu'elles sont mal dimensionnées, qu'elles n'ont pas les bons produits ou un mauvais portefeuille de produits, qu'elles ne sont pas sur les bons marchés, qu'elles sont mal organisées Quant au recul de l'investissement, il annonce tout simplement de mauvaises années à venir. Vous connaissez la phrase, les investissements d'aujourd'hui font les profits et les emplois de demain.
Ce pessimisme est-il partagé par tous les économistes?
Non. Il est le fait de ceux que j'ai appelés les pessimistes, mais j'ai l'impression qu'ils gagnent du terrain. C'est pourquoi je vous en parle ce matin.
Mais est-ce qu'il n'y a pas toujours des gens pour annoncer le pire?
Si, bien sûr. Il y a des gens qui voient toujours la vie en noir et, d'autres, à l'inverse, qui la voient toujours en rose. Mais au delà de ces tendances psychologiques, il y a des différences d'analyse, notamment sur les malversations que l'on a observées dans beaucoup de grandes entreprises, chez Enron, chez Wordcom, chez Xerox
Les optimistes expliquent la crise par l'attentat du 11 septembre, c'est-à-dire par un phénomène extérieur à l'économie. Et ils pensent qu'elle dure parce que nous avons, du fait des malversations de quelques dirigeants véreux perdu confiance dans le système. Si nous trouvions un moyen d'empêcher ces malversations et de ramener la confiance, tout pourrait rentrer dans l'ordre.
Les pessimistes disent qu'Enron et tous les scandales qui ont suivi ne sont pas une cause des difficultés actuelles, mais une conséquence d'une crise qui a commencé bien avant l'attentat du 11 septembre. C'est parce que les profits diminuaient dangereusement que des dirigeants de grandes entreprises ont triché, manipulé les comptes et transformé des dépenses de fonctionnement courantes en dépenses d'investissements qui n'ont pas le même statut comptable. Et de fait, ces malversations ont presque toujours eu pour objectif de gonfler les bénéfices.
Au delà, donc, des traits psychologiques des uns ou des autres, il y a des différences d'analyse. Et probablement des différences dans les solutions. Mais nous en parlerons dans de prochaines chroniques.