Pourquoi les entreprises hésitent-elles donc tant à recruter?
Vous voulez nous parler de l'emploi
Oui ou, plutôt du chômage et du rôle que jouent les entreprises dans son développement.
C'est un sujet d'actualité?
Cela risque de le devenir très vite si le gouvernement Raffarin prend les mesures qu'il a annoncées, notamment sur les 35 heures. S'il augmente les contingents d'heures supplémentaires, comme il dit vouloir le faire, il va tout simplement vider la réduction du temps de travail de son objectif initial : le partage du travail et la création d'emplois. Les salariés qui bénéficieront d'heures supplémentaires seront un peu plus riches : ils travailleront 39 heures pour le prix de 40, ce qui devrait représenter une augmentation de 2,5%.
Ce n'est pas négligeable
Ce n'est pas grand chose. Un salarié qui gagne 1000¤ en gagnera 25 de plus, ce qui représente le prix d'un repas dans un restaurant de milieu de gamme. Et il ne les gagnera que si son patron lui demande de faire des heures supplémentaires, ce qui n'est pas une obligation. Je vous rappelle, à titre de comparaison, que les médecins ont obtenu une augmentation de 15%. Comme il est probable qu'on financera cette augmentation des coûts de la santé par une augmentation des cotisations sociales, les salariés les plus modestes risquent de travailler plus pour un salaire qui n'aura pas progressé. Mais nous en avons déjà parlé et je voudrais insister sur un autre aspect des choses : en vidant de son sens la réduction du temps de travail, le gouvernement se prive d'une arme puissante et qui a fait ses preuves contre le chômage. Et du coup, si celui-ci redémarre, il va se retrouver avec les armes traditionnelles des politiques de l'emploi.
Vous pensez à la réduction des charges sociales
Bien sûr. C'est l'un des arguments qu'on entend le plus souvent : nous embaucherions plus facilement, si les charges sociales étaient plus faibles, disent régulièrement les organisations patronales. Ce qui n'est pas surprenant : elles sont dans leur rôle lorsqu'elles militent pour une réduction du coût du travail, mais on n'est pas forcé de les croire lorsqu'elles assurent que cette réduction, difficile dans le contexte actuel puisque l'on va plutôt vers une augmentation, pourrait favoriser l'emploi.
Et pourquoi ne pas les croire?
Mais tout simplement parce que les entreprises font payer ces charges sociales à leurs clients. Ces cotisations augmentent le coût du travail, mais peu importe si des clients sont prêts à le payer. J'ajouterai qu'il ne faut pas se faire d'illusions : une réduction des charges sociales n'est pas synonyme de baisse du coût du travail :
La réduction des charges sociales n'est pas la seule arme pour lutter contre le chômage
Non. La théorie économique propose deux autres pistes :
Et en quoi est-ce que cela consiste?
Il s'agit, pour l'essentiel, des règles qui limitent les licenciements. L'argument est simple : les employeurs hésitent à recruter des salariés dont ils ne pourraient pas se défaire en cas de difficulté. La crainte de ne pouvoir licencier leur interdirait de recruter
C'est assez plausible
Reste à vérifier que c'est bien ce qui se passe. Or ce n'est pas le cas. On sait tous que les entreprises qui le souhaitent peuvent licencier et ne se privent d'ailleurs pas de le faire
Aucun de ces arguments ne vous convainc donc?
Ce n'est pas tout à fait cela. Je crois que toutes ces analyses ont une part de vérité. Nous connaissons tous des gens qui ont refusé des emplois qui auraient pu leur convenir et tous les chefs d'entreprise vous disent qu'il est difficile de licencier. On sait également que les cotisations sociales coûtent cher. Tout le monde peut se mettre d'accord là-dessus. La question est plutôt de savoir si la levée de ces différents obstacles va effectivement favoriser la création de l'emploi, si, pour ne prendre que cet exemple, la réduction des charges sociales va inciter les entreprises à recruter. Et c'est là-dessus que je suis assez sceptique.
Et pourquoi?
Mais parce que je crois qu'il y a d'autres obstacles au recrutement. Surtout dans les PME qui devraient être le premier gisement d'emplois.
Vous pensez qu'il y a plus de réserve d'emplois dans les PME que dans les grandes entreprises?
Oui, et je crois que tout le monde est d'accord là-dessus. Le problème est plutôt de comprendre pourquoi ces entreprises ne recrutent pas quand elles pourraient ou devraient le faire. Pourquoi elles vivent si souvent en sous-effectif, ce qui dégrade la qualité de leurs prestations et freine leur croissance.
Recrutement et croissance sont liés?
Bien sûr : les entreprises qui ne recrutent pas quand elles pourraient le faire refusent ou, si l'on préfère, s'interdisent la croissance. On s'est rarement demandé pourquoi les PME restaient PME, c'est cependant une question de fond.
Et pourquoi se comporteraient-elles ainsi?
On peut avancer plusieurs motifs, mais j'en vois deux qui me paraissent déterminants. Le premier est d'ordre financier. Les PME qui veulent se financer s'endettent et s'adressent aux banquiers. Ce qui présente deux inconvénients :
Le système de financement par l'emprunt qu'utilisent les PME freine donc les investissements de croissance et donc le recrutement.
Vous parliez de deux inconvénients
Le second est plutôt d'ordre psychologique. La croissance que l'on présente toujours comme avantageuse peut faire des victimes. Et ces victimes sont souvent les dirigeants des PME et leurs conseillers. Prenez le patron d'une petite entreprise qui décide de croître : il investit, il recrute, son entreprise grandit, mais très vite, il apparaît qu'il n'a plus les compétences nécessaires pour la diriger. Il doit céder la main à un professionnel du management, à un gestionnaire qui a travaillé dans de grandes entreprises, qui connaît leur fonctionnement, qui sait comment diriger des équipes importantes. Ses collaborateurs, son expert-comptable ne sont plus, eux non plus, à la hauteur, ils doivent également céder la place à des professionnels. Et comme ils n'y ont pas forcément intérêt, ils peuvent s'opposer à la croissance, la freiner, tout faire pour convaincre le patron de ne pas grandir trop vite, de se méfier des risques, de se protéger Les experts-comptables sont aujourd'hui l'un des premiers obstacles à la croissance des PME, chaque fois que possible ils s'opposent au recrutement de salariés et lorsqu'un chef d'entreprise hésite entre un investissement qui augmente sa production et un augmente qui augmente son patrimoine, entre, par exemple, une machine et des bâtiments, ils lui recommandent toujours la solution la moins risquée.
Et les chefs d'entreprise les écoutent?
Mais oui, parce que les experts-comptables sont gardiens de leurs secrets financiers. Ils savent tout ce que l'on cache au fisc et il est donc très difficile de s'en séparer.
Et que faire contre cela?
Je crois qu'il faudrait, d'abord, en prendre conscience. Prendre conscience que si le chômage est plus élevé en France qu'ailleurs, c'est peut-être tout simplement à cause du poids des PME dans notre économie.
Et c'est possible?
Cela me paraît difficile, surtout pour un gouvernement de droite plus porté à écouter les chefs d'entreprise qui votent pour lui qu'à analyser la situation, ce qui l'amènerait à critiquer leurs comportements.