José Bové, la FNSEA et la non violence

 

Vous voulez nous parler de José Bové?

Oui, j'ai été comme tout le monde frappé par l'extraordinaire différence de traitement entre José Bové, condamné à 10 mois de prison pour des actions symboliques, démontage d'un restaurant, destruction de cultures, et les syndicalistes de la FNSEA qui n'ont jamais été inquiétés pour des actions extrêmement violentes, comme par exemple la destruction du bureau de Dominique Voynet. Et j'aimerais, ce matin, indiquer quelques pistes d'analyse.

Est-ce que ce n'est pas tout simplement que la FNSEA est un allié politique du gouvernement alors que José Bové est un adversaire…

C'est un argument qui pourrait valoir pour le gouvernement actuel, mais Dominique Voynet était ministre d'un gouvernement de gauche qui n'était pas lié par ses amitiés politiques… et on n'a alors rien fait pour rechercher les coupables.

C'est peut-être que ce gouvernement ne voulait pas se mettre à dos les cultivateurs?

C'est effectivement ce qu'on a alors dit, mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure explication. Il me semble que la différence est ailleurs.

Quand la FNSEA organise des actions violentes, elle le fait toujours de manière discrète, anonyme. Vous remarquerez que ses dirigeants sont à peu près inconnus et que lorsqu'on les interroge sur ces violences, ils tiennent toujours des propos ambigus. Ils ne les dénoncent pas, mais ils ne les revendiquent pas non plus. Ils les expliquent, ce qui est tout différent. Les cultivateurs disent-ils, sont exaspérés, désespérés, ils n'en peuvent plus, ils sont poussés à ces actions par les difficultés auxquelles ils ne peuvent plus faire face.

Avec José Bové, c'est tout l'inverse : non seulement l'action n'est pas violente, mais elle est vivement revendiquée. Bové ne se cache pas derrière l'anonymat, il se met en scène, il appelle les caméras, les journalistes et prend du même coup, le risque d'être poursuivi en justice : il n'est pas nécessaire de faire une enquête, tout le monde a été témoin du démontage du Mac Do, de la destruction des cultures…

On a tous observé ces différences, mais à quoi tiennent-elles? Pourquoi les dirigeants de la FNSEA ne prennent-ils pas exemple sur Bové dont les actions sont beaucoup plus sympathiques et populaires?

Mais c'est qu'ils n'ont pas les mêmes objectifs. Les dirigeants de la FNSEA veulent envoyer un signal aux pouvoirs publics. Ils veulent leur dire : regardez comme les cultivateurs sont déterminés. Leur violence même est un signe de cette détermination. On ne va pas casser le bureau d'un ministre, on ne met pas le feu à une préfecture, on n'organise pas des manifestations qui tournent en jacquerie si on n'est pas déterminé. Et on n'appelle pas les caméras de télévision, parce qu'on ne s'adresse pas à l'opinion, on s'adresse au pouvoir, aux gouvernants dont on veut forcer la main, que l'on veut, par exemple, empêcher de céder dans les négociations sur la PAC à Bruxelles.

Mais les cultivateurs de la FNSEA pourraient afficher leur détermination autrement…

Mais comment? Les ouvriers, les agents du secteur public, les fonctionnaires peuvent se mettre en grève. Pas les cultivateurs. Imaginez qu'ils cessent d'arroser leurs plantations. Que se passerait-il? Rien! Les cultivateurs qui veulent afficher leur détermination n'ont que deux manières de faire : organiser des manifestations violentes ou détruire leur production, ce qu'ils font lorsqu'ils jettent à la décharge des fruits ou des légumes. Ce sont leurs deux modes d'expression.

Ce ne sont pas ceux de José Bové.

Non, parce qu'il est dans une logique toute différente : s'il choisit des actions symboliques, non violentes, mais médiatiques, c'est qu'il s'adresse à l'opinion beaucoup plus qu'au pouvoir. Il veut frapper les esprits, faire passer un message. En démontant le Mac Do, il a fait passer l'idée qu'on peut, qu'on doit résister à la mal bouffe, que nous ne sommes pas condamnés à la nourriture industrielle. En fauchant un champ de plantes génétiquement modifiées, il a mis les OGM dont ne parlaient jusqu'alors que quelques revues confidentielles, en première page des journaux. Le fait d'être là, de revendiquer son acte, de s'afficher devant les caméras lui permet de l'expliquer, de développer ses thèses, de faire bouger les esprits. On l'a d'ailleurs vu tout récemment avec cette pétition de chercheurs du Cirad qui disent, explicitement, que l'action de José Bové les a amenés à réfléchir sur leurs pratiques, sur leur travail. Mais naturellement cela a un prix. Si quelqu'un dépose plainte, si la justice fait son travail, il se retrouve devant un tribunal et, éventuellement, en prison. Ce qui est paradoxal : c'est le non-violent, le plus sympathique, le plus respectueux des personnes qui est le plus sévèrement pénalisé. D'où ce formidable sentiment d'injustice que nous ressentons tous : il ne méritait pas cela, pas lui qui fait avancer des idées et ne s'en prend pas aux personnes.

Et c'est au fond la justice elle-même qui est aujourd'hui prise au piège. On parle beaucoup d'une amnistie le 14 juillet, et tout le monde la souhaite, mais il faut bien voir que cette amnistie sera comme une insulte pour une justice qui va se retrouver contredite, critiquée par les plus hautes instances de l'Etat alors qu'elle n'a fait qu'appliquer la loi.

Avec sévérité…

Avec sévérité et maladresse, bien sûr, mais elle n'a fait qu'appliquer la loi et il est difficile pour le premier magistrat de France de le lui reprocher, or c'est exactement ce que fera Chirac s'il prononce une amnistie. Je me demande d'ailleurs comment il va la justifier? Peut-il dire sans tomber dans le ridicule, je l'amnistie parce qu'il a raison sur le fond? Si les journalistes font bien leur travail, il devra s'expliquer sur ces contradictions.

Avec un peu de chance, il devra aussi s'expliquer sur les différences de traitement avec la FNSEA, sur les 20% de subventions retirées à la Confédération paysanne de José Bové et versées à la FNSEA…

Exactement. Et comme il lui sera difficile de justifier l'impunité dont bénéficient les casseurs de la FNSEA, il mettra en évidence, au moins en creux, l'inefficacité de la justice et de la police ou, pire peut-être encore, leur soumission aux pouvoirs publics. On ne peut pas dire qu'en arrêtant José Bové à quelques jours du 14 juillet, le gouvernement ait fait un cadeau à Jacques Chirac et… à la justice.

Lorsque l'on parle de non-violence, on insiste surtout sur l'absence de violence, mais on ne dit pas assez qu'elle met les institutions, et notamment la justice en difficulté. Une police, une justice un peu paresseuses peuvent oublier de poursuivre des gens qui ont mené des actions violentes de manière anonyme, elles ne peuvent pas ne pas voir celui qui viole la loi à visage découvert. Et les autorités politiques ont le choix entre laisser se développer une révolte contre une injustice ou le sentiment que la justice travaille mal.

En demandant l'amnistie présidentielle, José Bové a donc été habile…

Il a été habile en demandant l'amnistie mais aussi et surtout en refusant tous les arrangements qu'on lui proposait, les rencontres avec le juge d'application des peines qui aurait probablement pu lui éviter la prison ou trouver des solutions moins contraignantes. Mais Bové poursuit son combat. Et de se retrouver en prison remet sur le devant de la scène la question des OGM au moment même où les américains font pression sur les pays en développement pour les forcer à accepter ces produits et où Bruxelles va prendre des mesures qui devraient faciliter leur introduction en Europe. Tout cela aurait pu se faire en catimini, ce sera plus difficile. Je ne sais pas ce qui se dira le 14 juillet lors de l'entretien à l'Elysée, mais les journalistes auront un bon motif d'aborder ce sujet et de forcer Jacques Chirac à se prononcer alors même qu'il préférerait probablement, et pour des tas de motifs, ne pas trop en parler.

On a dit que l'incarcération de José Bové était un signe adressé aux américains…

Son incarcération, non, mais son interpellation avec hélicoptères et gendarmes mobiles, peut-être… Mais là encore, on voit la puissance de la non-violence : tous ces efforts, tous ces moyens pour arrêter un homme au lit, qui n'a pour se défendre que les caméras de ses voisins. Caméras qu'il a, vous le remarquerez, sollicitées. Il s'adresse à l'opinion, il veut la prendre à témoin.

Vous avez beaucoup insisté sur l'efficacité de la non-violence. Est-ce que l'action de José Bové peut déteindre sur la FNSEA? Peut-elle l'amener à refuser la violence?

Les dirigeants de la FNSEA se posent probablement la question. Mais ils n'abandonneront la violence que lorsqu'ils auront trouvé d'autres modes tout aussi efficaces pour exprimer la détermination de leurs mandants. On oublie trop que le mouvement syndical ouvrier, qui nous paraît aujourd'hui bien moins violent que le mouvement paysan n'a abandonné la violence que lorsqu'il a trouvé des moyens de forcer les patrons à négocier ses revendications. La grève est l'instrument qui permet de contraindre le patron, l'adversaire à prendre en considération les revendications des salariés sans exercer de violence. Pour l'instant, le mouvement paysan n'a pas su inventer les outils qui lui permettraient de forcer le gouvernement à suivre ses objectifs. Les méthodes de José Bové sont efficaces lorsqu'il s'agit d'agir au niveau des idées, je ne suis pas sûr qu'elles le seraient pour obtenir du ministère de l'agriculture qu'il défende les intérêts des céréaliers à Bruxelles.

Depuis que José Bové a été arrêté on a beaucoup dit que le gouvernement est entré dans une logique de criminalisation des mouvements sociaux. C'est votre sentiment?

Tout une série d'événements récents témoignent effectivement d'un durcissement des pouvoirs publics, je pense notamment aux condamnations de voyageurs qui se sont opposés au départs de sans papiers, aux condamnations de professeurs manifestant contre le projet Fillon… Mais parler de criminalisation est tout à fait excessif. Nous avons un gouvernement de droite qui fait une politique de droite, ni plus ni moins. A force de critiquer sans cesse la gauche, de traiter François Mitterrand d'escroc ou de collaborateur, ce sont des mots qu'ont utilisés des écologistes il y a quelques jours au Conseil de Paris, de qualifier la politique de Jospin d'ultra-libérale, à force d'étaler leur déception, un certain nombre de gens qui se disent de gauche ou d'extrême gauche ont oublié que la gauche et la droite ce n'est pas la même chose. Et bien, non! La gauche et la droite, ce n'est pas pareil. Le gouvernement Raffarin n'est pas plus à droite que beaucoup de ses prédécesseurs. Il est à droite, tout simplement.


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