L'attentat de Bali et la critique des modernités (15/10/02)
Vous voulez nous parler ce matin de l'attentat de Bali qui a fait 190 victimes ce week-end. J'imagine que vous pensez d'abord aux conséquences économiques de cet attentat
Pas seulement. En tuant des touristes dans l'une des destinations phares du tourisme mondial, les terroristes ont visé des symboles majeurs de nos sociétés développées.
Au travers de cette boite de nuit de Kuta Beach, les terroristes s'en sont pris au partage, original et nouveau, de nos vies entre le temps du travail et celui du loisir. Dans le modèle marxiste qui sur ce point reprenait ceux développés par les économistes britanniques classiques, Smith ou Ricardo, on ne cessait de travailler que pour se reposer, pour reconstituer sa force de travail. Aujourd'hui, le temps du loisir est devenu temps de consommation : on travaille, on se repose, on consomme. Faire du tourisme, ce n'est pas se reposer, c'est consommer. Viser les touristes de Kuta Beach, c'est transformer en cible vivante tous ceux qui voyagent, qui consomment de l'espace, de l'exotisme. C'est, en somme, nous viser tous.
Avec leurs bombes, les terroristes s'en sont pris à la géographie du monde que nous redessinons depuis une trentaine d'années avec des zones spécialisées dans la production, comme les zones industrielles, d'autres spécialisées dans le logement, comme les grandes villes, et d'autres encore dans le loisir, dans le tourisme, comme, justement Bali. Les islamistes ont compris que les frontières de l'occident passaient par les grands hôtels de nos destinations touristiques. Les attaquer, c'est nous attaquer : nous sommes tous allés à Kuta Beach, à Louxor
Ils s'en sont enfin pris aux communications, aux transports., c'est-à-dire au cur de notre système. Les premières victimes des attentats de ces dernières années ont été les compagnies aériennes dont beaucoup sont aujourd'hui au bord de la faillite. Or, notre économie repose sur ses moyens de communication, de transport et d'échange. S'attaquer à eux, c'est nous toucher là où nous sommes le plus fragile. Dans une économie mondiale il faut que les hommes et les marchandises librement et en sécurité. Si ce n'est pas le cas, c'est toute la machine qui se grippe.
Ets-ce que l'on peut évaluer l'impact de cet attentat sur l'activité touristique?
Les conséquences vont sans doute être dramatiques pour Bali et pour l'industrie du tourisme indonésien comme l'attentat de 1997 qui avait fait une soixantaine de victimes à Louxor l'a été pour le tourisme égyptien. Au delà des conséquences directes sur les professionnels du tourisme on peut craindre un recul des investissements étrangers en Indonésie qui sont déjà en fort recul du fait notamment de l'insécurité qui règne dans ce pays. L'année dernière Exxon a fermé pendant cinq mois ses installations au Nord-Ouest du pays pour se protéger des violences séparatistes.
L'impact sur les tour operators occidentaux qui amènent les voyageurs sur ces sites touristiques est plus difficile à évaluer. Tous ne seront pas également touchés et les plus affectés auront la possibilité de se tourner vers d'autres destinations plus calmes.
Toute la question est de savoir combien de temps cela va durer. Il a fallu deux ou trois ans au tourisme égyptien pour retrouver ses chiffres d'avant l'attentat de Louxor qui a fait en 1997 une soixantaine de victimes. Ce qui est somme toute peu et mérite qu'on s'y attarde une seconde.
On a rapidement oublié cet attentat
Les professionnels ont tout fait pour en effacer les conséquences. Les responsables du tourisme égyptien ont fait beaucoup d'effort pour protéger les sites : il y a aujourd'hui, partout, des policiers en armes qui rassurent. Pour compenser les visiteurs américains et européens qui boudaient, ils ont cherché des clients sur de nouveaux marchés, la Russie, les pays de l'Est qui découvrent les plaisirs du nomadisme à mesure qu'ils s'enrichissent.
De notre coté, nous avons très vite oublié. Non seulement, nous sommes retournés en vacances en Egypte, mais nous avons jeté un voile sur ce qui s'était passé. Lorsque l'on se retourne vers le passé, comme je l'ai fait pour préparer cette chronique, on est surpris de la masse de choses que l'on a sues, que l'on a oubliées et qui pourtant anticipaient les événements les plus récents.
L'attentat de Louxor a été commis par un mouvement islamiste égyptien, le Gama'a Al.Islamiyya, qui a assassiné Sadate, qui a commis d'autres attentats contre des touristes et dont le l'animateur, le cheikh Rahman, est en prison aux Etats-Unis pour avoir incité, dés 1993, ses partisans à bombarder le World Trade Center. Ses dirigeants se sont battus contre les régimes militaires en Egypte comme ceux du mouvement indonésien auquel on prête l'attentat de Bali se sont battus contre le régime de Suharto. Les uns et les autres ont fait de la prison, ont vécu en exil où ils se sont croisés, se sont entraidés. Fait plus surprenant, les uns et les autres ont bénéficié à un moment ou l'autre de l'aide américaine, ont été enrôlés par la CIA pour lutter contre le communisme. Mais ce n'est probablement pas le plus important.
Vous voulez dire qu'on savait
Mais oui. Interrogez Internet et vous verrez des tas de textes écrit dans la deuxième moitié des années 90 qui anticipent ce qui s'est passé depuis, pas un ou deux, des dizaines. Nous avions toutes les informations, mais nous n'avons pas su les mettre en perspective, les interpréter, les comprendre. Probablement parce que nous raisonnons mal, parce que nous appliquons nos modèles politiques au monde sans nous soucier de savoir s'ils sont effectivement transposables : parce que nous vivons dans des sociétés étatiques, très hiérarchisées, nous cherchons un chef d'orchestre mondial qui commanderait une organisation construite sur le modèle d'un Etat, avec des dirigeants et des organisations qui obéissent à un commandement unique. Or, nous avons probablement affaire à quelque chose de complètement différent
Mais à quoi pensez-vous?
On gagnerait certainement à raisonner comme si nous avions affaire à quelque chose qui ressemble beaucoup plus à un marché, avec des acteurs autonomes qui ont une même idéologie, se copient mutuellement, un peu comme font les entreprises, qui s'aident, partagent probablement certaines ressources, et se font peut-être même concurrence.
Lorsque vous parlez d'idéologie, vous pensez à l'Islam
On insiste beaucoup lorsque l'on parle du terrorisme sur l'Islam. A juste titre, puisque la plupart des organisations terroristes contemporaines s'en réclament. Mais elles ont d'autres traits communs qui les expliquent probablement aussi bien.
Elles sont toutes nées dans des pays qui se sont libérés récemment du joug colonial, qui ont connu des dictatures militaires, nationalistes, vaguement socialistes qui sous couvert de modernisation ont détruit les structures traditionnelles sans véritablement apporter aux populations les bienfaits de la modernité.
Vous voulez dire que ce n'est pas l'Islam qui explique ces mouvements
Qu'ils soient égyptiens, indonésiens, algériens ou afghans, ces mouvements sont tous nés de la résistance aux régimes nés au lendemain de la décolonisation. Ces régimes qui se disaient socialistes mais étaient surtout militaires ont voulu moderniser leur société, mais ils l'ont fait en dépit du bon sens :
Ces régimes militaires issus des mouvements de libération nationale ont poursuivi l'uvre de destruction des structures traditionnelles engagées par la colonisation sans jamais offrir aux populations ce dont elles avaient besoin, que ce soit en terme de sécurité, de santé ou d'éducation. L'islamisme est probablement la forme que prend dans ces sociétés la critique d'une modernité qui a tout détruit sans rien construire d'utile. Ce qui explique sans doute sa popularité, comme on vient d'en avoir une nouvelle illustration avec le résultat des élections au Pakistan qui ont été marquées par une forte percée des mouvements islamistes qui sont passés de 2 à 49 sièges au Parlement.
Sur combien de députés?
Sur 272, ce n'est donc pas rien. Ces partis religieux ont raflé la quasi totalité des sièges dans les régions frontalières de l'Afghanistan, là où on a le plus vu les américains, mais là aussi où le pouvoir central d'Islamabad a le moins de légitimité. Ce qui incite à une autre remarque : les mouvements islamistes sont souvent liés à une contestation des frontières imposées par les colonisateurs et reprises à leur compte par les Etats nés au lendemain des libérations nationales. Or, ces frontières n'ont pas toujours de véritable justification culturelle. Pour ne prendre que cet exemple il n'y a pas de différence véritable entre le sud musulman des Philippines, l'Indonésie et le Brunei qui dépend de la Malaisie.
On retrouve quelque chose de voisin en Côte d'Ivoire
Exactement. On prête aux rebelles l'intention de diviser la Côte d'Ivoire en deux, de rapprocher le Nord du Burkina Faso. On a le sentiment que c'est tout l'équilibre géographique qui s'est créé dans le courant des années 60 à l'occasion de la décolonisation qui est en train de se défaire, un peu comme à la fin des années 80, le monde communiste s'est auto-détruit.
Vous voyez donc dans tout cela une critique de la modernité
Je dirai plutôt une critique des modernités, de celle qu'ont imposée pendant trente ans les régimes totalitaires issus des mouvements de libération nationale et de celle que propose aujourd'hui l'Occident à des peuples épuisés. Les islamistes n'ont pas plus de sympathie pour Saddam que pour Bush. Ils les mettent probablement dans le même sac, ce qui me fait penser que ce serait une grave erreur historique que d'attaquer aujourd'hui l'Irak, surtout si c'est pour mettre ensuite en place une sorte d'administration néo-coloniale comme le suggérait samedi dernier Le Monde. Ce serait la meilleure manière de rapprocher ces deux ennemis historiques que sont les nationalistes et les islamistes. Et contre qui se rapprocheraient-ils? Mais contre nous, naturellement.