Moins d'aides pour les chômeurs en fin de droits
Bernard Girard, bonjour. Vous avez ce matin choisi de nous parler de
la fin des allocations chômage pour les chômeurs de longue durée
que l'on vient tout juste d'annoncer…
Le gouvernement a, effectivement, l'intention de modifier les modalités
d'indemnisation des chômeurs en fin de droit qui perçoivent
aujourd'hui ce que l'on appelle l'ASS, l'allocation solidarité spécifique.
Il a annoncé deux mesures :
- La limitation de cette allocation à deux ans pour les nouveaux entrants
et trois ans pour ceux qui sont déjà dans le système,
- La suppression de la majoration dont bénéficiaient les allocataires
de plus de 55 ans qui continueront cependant de percevoir cette allocation
jusqu'à leur départ en retraite.
Il y a aujourd'hui beaucoup de gens qui perçoivent cette allocation?
Mais oui. Ils sont actuellement 420 000 et leur nombre devrait vivement progresser
dans les mois qui viennent. Ce sont des chômeurs en fin de droit
qui ont travaillé au moins cinq ans dans les dix dernières
années. Les conditions d'obtention de cette allocation sont relativement
contraignantes et concernent des gens qui ont vraiment envie de travailler
mais qui ne trouvent pas d'emploi. Souvent parce qu'ils sont trop âgés
: 6 allocataires sur 10 ont plus de 45 ans et près d'un sur trois
a plus de 55 ans. Ce sont en général des gens peu qualifiés,
plus de la moitié sont d'anciens ouvriers, souvent victimes de licenciement
pour causes économiques. Autant dire qu'ils accumulent les handicaps
et qu'il leur est très difficile de retrouver un emploi.
Ce ne sont donc pas des gens qui profitent du système…
Non, pas du tout. On le voit d'ailleurs à ce qu'ils prennent facilement
des petits boulots lorsqu'ils en ont l'occasion : un allocataire sur deux
a exercé au moins une fois une activité occasionnelle pendant
sa période de chômage alors que ce n'est vrai que d'un chômeur
sur trois. On est donc devant une population âgée qui a travaillé,
qui veut travailler, qui cherche du travail et n'en trouve pas facilement.
Que va-t-il se passer pour ceux qui seront depuis plus de deux ans dans
cette situation?
Ils se retrouveront au RMI.
Ce qui veut dire une diminution de revenus?
Les montants sont, je crois, à peu près les mêmes, au
moins pour ceux de moins de 55 ans. Mais il y a une différence de
fond. L'ASS maintient ses allocataires sur le marché du travail. Ils
continuent de bénéficier d'un certain nombre d'outils pour
s'y insérer : formation, contacts avec l'ANPE… et pour plus de la
moitié finissent par retrouver un emploi. En général,
ils commencent par retrouver un petit boulot, quelque chose à temps
partiel, un CDD… ce qui leur remet le pied à l'étrier.
Et que deviennent les autres?
Certains tombent malade et se retrouvent pris en charge par la sécurité
sociale, d'autres atteignent l'âge de la retraite, d'autres encore
glissent vers le RMI. Il faut, je crois, insister là-dessus : ce n'est
pas la même chose d'être au chômage et au RMI. Dans un
cas, on est sur le marché du travail, dans l'autre, on en est exclu.
Ce gouvernement nous dit tous les jours qu'il veut revaloriser le travail
que les 35 heures auraient dévalorisé et il prend une mesure
qui exclut du marché du travail des dizaines de milliers de personnes.
C'est à n'y rien comprendre.
Combien de personnes seront concernées par ces modifications de
l'ASS?
On parle de 130 000 personnes qui seront radiées des fichiers de l'ANPE
dès janvier 2004.
Cela permettra d'améliorer les chiffres du chômage…
Sans doute, mais de manière tellement artificielle.
Vous nous disiez tout à l'heure que le nombre d'allocataires devrait
augmenter. A cause de la dégradation de la situation de l'emploi?
Bien sûr. La dégradation de la situation de l'emploi rend
beaucoup plus difficile la recherche d'un emploi : les chômeurs restent
donc plus longtemps au chômage. Mais il y a également les réductions
de durée d'indemnisation du chômage décidées en
décembre 2002 qui devraient pousser vers l'ASS de 150 à 180
000 personnes. Il s'agit de gens qui auraient perçu des allocations
chômage dans l'ancien régime et qui n'en percevront plus parce
qu'ils seront restés trop longtemps sans emploi.
Mais de combien a-t-on réduit la durée de versement des
allocations chômage?
Je ne peux pas entrer dans le détail parce qu'est compliqué,
les montants dépendent des durées de cotisation, mais pour
vous donner un exemple, on est passé de 60 à 42 mois d'allocation
pour un salarié de plus de 50 ans.
Mais pourquoi le gouvernement a-t-il engagé cette réforme?
Mais pour faire des économies, pour réduire le déficit
qu'il creuse, par ailleurs, en baissant les impôts, en augmentant les
rémunérations des médecins, en lançant la fabrication
d'un porte-avion… Cette mesure devrait rapporter 150 millions d'euros en
2004 et près d'un demi-milliard en 2005. Soit, en deux ans, ce qu'a
coûté cette année l'augmentation des consultations en
médecine de ville à la Sécurité Sociale.
Mais si les gens qui quittent ce système se retrouvent au RMI,
il faudra bien le financer.
Oui, mais vous savez que ce ne sont pas les mêmes caisses. Le RMI est
financé par les départements qui risquent, d'ailleurs, de protester.
A terme, cela veut tout simplement dire que les baisses de l'impôt
sur le revenu que paie la moitié des français les plus riches
seront compensées par une augmentation des impôts locaux qui
ont une assiette beaucoup plus large. Mais au delà de cette petite
combine, cette mesure annonce une inflexion inquiétante des politiques
de lutte contre le chômage.
Que voulez-vous dire?
Il y a, si vous voulez, trois manières de lutter contre le chômage
:
- la première consiste à soutenir les chômeurs,
à les aider par des allocations, des formations… c'est ce que l'on
appelle le traitement social du chômage. L'ASS est un de ces outils.
C'est ce qu'on a longtemps pratiqué en Europe et, notamment, en France.
Cela ne crée pas d'emplois mais allège la souffrance de ceux
qui perdent le leur ;
- la seconde est de mettre en place des dispositifs qui contribuent à
créer de l'emploi. La réduction du temps de travail, la baisse
de la TVA dans le bâtiment, le financement de la recherche, l'aide
à la création d'entreprises issues du monde de la recherche…
participent de cette logique ;
- la troisième solution est, tout simplement, de réduire la
taille de la population active, ce que l'on peut faire de plusieurs manières
: en multipliant les systèmes de préretraite, en laissant les
étudiants poursuivre leurs études, en facilitant l'accès
à des dispositifs qui donnent des revenus à des gens qui quittent
le marché du travail, type RMI…
Cette dernière solution est, bien sûr, la plus mauvaise des
trois. Elle réduit bien le nombre de gens inscrits à l'ANPE,
mais elle augmente la pauvreté, multiplie les exclus, creuse les inégalités
et réduit le nombre de ceux qui pourraient acheter les produits fabriqués
par ceux qui ont un emploi.
Vous semblez dire que c'est une inflexion de politique, est-ce que ce
n'est pas plus simplement une manière de racler les fonds de tiroir
pour réduire les déficits? Quand on n'a plus d'argent, on fait
des économies sur tout.
Le déficit et la volonté de Bruxelles de nous faire faire des
économies sont effectivement les causes immédiates de cette
modification de l'ASS, comme de toutes les mesures qu'on nous annonce dans
le désordre depuis quelques jours, qu'il s'agisse de l'augmentation
du prix des cigarettes, de la taxe sur le fuel, du déremboursement
de certains médicaments… Mais il y aurait d'autres manières
de faire des économies. Il aurait, par exemple, été
plus simple, plus raisonnable et plus juste d'annuler la baisse des impôts
sur le revenu. Au delà du désarroi que l'on devine, il y a
le choix de privilégier les plus nantis au dépens des plus
pauvres.
Cette réduction de l'aide aux chômeurs en fin de droit va créer
beaucoup plus de souffrance à ses victimes que la réduction
de l'impôt sur le revenu ne créera de plaisir à ceux
qui en en bénéficieront. Si on faisait l'addition des peines
et des plaisirs, le solde serait certainement négatif.
Cette mesure a suscité une forte opposition des syndicats et des
partis de gauche. Est-ce que vous croyez que cela peut inciter le gouvernement
à revenir en arrière?
Le gouvernement ne doit pas être très à son aise, puisque
cette mesure, qui doit entrer en vigueur le 1er janvier prochain, soit dans
très peu de temps, n'a pas été annoncée directement
par le Ministère. Ce n'est qu'après la publication d'une information
dans les Echos que le gouvernement l'a confirmée. Il aurait certainement
préféré une annonce beaucoup plus tardive, au moment
de la discussion du budget. Cette réduction aurait alors été
noyée au milieu de plein d'autres annonces. Mais vous me demandez
s'il peut reculer. Ce ne serait pas la première fois qu'il le ferait.
Il l'a fait encore tout récemment en abandonnant l'idée de
taxer le vin, il est vrai qu'Alain Juppé, qui est élu d'une
région vinicole, est aussitôt monté au créneau.
Le fera-t-il dans ce cas? J'en doute.
Vous remarquerez que ce gouvernement a tendance à faire la politique
des groupes de pression qui lui sont proches : les cultivateurs, les chasseurs,
les médecins… Les pauvres, les chômeurs en fin de droit ne sont
pas organisés en groupe de pression, ils sont isolés et n'ont
pas vraiment de moyen de se défendre et de faire pression sur le gouvernement…
Il y a donc peu de chance qu'il revienne sur cette décision.
Mais les gens qui touchent ces allocations sont aussi des électeurs…
Bien sûr. Mais le gouvernement va probablement expliquer que tout est
de la faute de Bruxelles qui nous interdit d'avoir des déficits plus
importants. Ce qui va contribuer à renforcer l'opposition à
l'Europe. Est-ce vraiment nécessaire quand le parti le plus hostile
à la construction européenne est le Front National? Je n'en
suis pas sûr.