Bernard Girard
Les cadres, terre de mission du syndicalisme ?
Résumé : Les cadres ont montré, lors des négociations sur les 35 heures quils ne souhaitaient pas abandonner leurs droits à la réduction du temps de travail. Ce comportement, qui a beaucoup surpris, est lié aux évolutions des entreprises qui, depuis quelques années, les éloignent des directions générales et réduisent leur rôle dencadrement et de contrôle du travail des autres collaborateurs de lentreprise. Ce changement de comportement pourrait rendre les cadres plus sensibles à laction des organisations syndicales. Ils ne sorienteront cependant dans cette direction que si les organisations syndicales réussissent à prouver quelles sont utiles à la croissance des entreprises. Un discours de ce type peut être élaboré, mais il relève du réformisme qui rencontre de fortes oppositions dans le mouvement syndical.
Lattitude des cadres lors des négociations sur les 35 heures a surpris beaucoup de dirigeants. On les pensait proches des directions, sensibles au discours économique du Medef, hostiles à la réduction du temps de travail et à tout ce qui peut limiter la compétitivité des entreprises. On les a découverts tout différents. Non seulement, ils ne sont pas venus au secours du patronat dans sa lutte contre le gouvernement, mais ils se sont engagés rapidement dans les négociations pour les 35 heures, faisant preuve dune combativité toute nouvelle. Et, une fois les accords signés, ils nont pas hésité à en tirer parti.
De là à penser quils pourraient être tentés par le syndicalisme il ny a quun pas que peu ont franchi tant lhistoire et la tradition rendent improbable toute évolution de ce genre. Plusieurs facteurs pourraient cependant amener à envisager cette question dune manière nouvelle.
Pourquoi les cadres ont-ils changé ?
On a souvent expliqué lattitude inattendue des cadres par un changement culturel : les nouvelles générations seraient plus attachées que les précédentes à la qualité de la vie. On a également avancé la féminisation croissante de la fonction : de plus fortes contraintes privées rendraient les femmes plus sensibles aux avantages dune durée du travail plus courte. On a encore suggéré le " désir de vengeance " de collaborateurs qui nauraient pas accepté les licenciements lors des restructurations et la rupture, du contrat implicite qui liait traditionnellement les cadres à lentreprise : promesse dune carrière, de promotion sociale
Aucune de ces explications nest à rejeter. On voudrait, cependant, en avancer ici deux autres. Daprès la première, ce nouveau comportement serait à rapprocher de la rupture du lien de confiance qui unissait les cadres aux directions, les éloignait des autres collaborateurs de lentreprise et leur interdisait de se syndiquer, de se mettre en grève ou de faire appel, en cas de conflit, à linspection du travail. Daprès la seconde, il tiendrait à une évolution de leurs missions qui les rapprocherait des autres salariés.
La révolution financière et la défiance à légard du management
La rupture du lien de confiance qui unissait, jusquà la fin des années 70, les cadres aux directions, est à rapprocher des bouleversements quont connus les entreprises ces vingt dernières années. Elle est liée à léloignement des centres de décision que lon observe dans tous les groupes internationaux. Les managers des filiales ne sont plus associés aux décisions, mais seulement à leur mise en uvre. On leur demande dappliquer des mesures prises par dautres, quils ne comprennent pas toujours, qui leur paraissent parfois dangereuses voire absurdes. Malgré le développement des techniques de management participatif, jamais les décisions des directions générales nont suscité autant de scepticisme dans le management intermédiaire.
La complexité des organigrammes, le brouillage de la structure hiérarchique dans les entreprises qui ont choisi des organisations de type matriciel nont fait quaggraver ce doute. Le manager est constamment confronté à des divergences de vue, des incompréhensions, des conflits entre ses différents interlocuteurs : il ne sait qui croire, ni, au sens propre, où donner de la tête.
Mais, de manière plus profonde, le véritable fossé qui sépare aujourdhui les dirigeants du management dans les entreprises les plus importantes est une des conséquences directes de la révolution financière qua vécue ces quinze dernières années le capitalisme.
A ses débuts, cette révolution était souvent présentée comme une révolte des actionnaires contre le management. On trouve cette idée dans les déclarations des premiers raiders qui reprenaient des entreprises pour les vendre par appartements :"These managements need shaking up -- they're horrendous they take money from the peasants [the stockholders] and then hire mercenaries [lawyers] to protect their castle, mainly by browbeating the peasants. So we attack the castle" déclarait, par exemple, Carl Icahn dans une interview dans un journal économique. Ces propos ont aujourdhui disparu des discours publics, mais on les devine implicites dans beaucoup de déclarations sur la valeur pour lactionnaire. On mesure mieux cette opposition lorsque lon relit les thèses sur le pouvoir des managers qui firent le succès de Kenneth Galbraith au début des années 60. Les dirigeants, expliquait-il alors, nutilisent pas leur pouvoir pour maximiser les profits, mais " pour servir les intérêts ou les objectifs les plus profonds de la technostructure. " Intérêts et objectifs qui nétaient certainement pas ceux des actionnaires comme en témoignent les cours de la bourse pendant toute cette période : de 1966 à1982, le Dow Jones a perdu 72 % de sa valeur en dollar constant, soit pratiquement autant, quoique sur une période beaucoup plus longue, quentre 1929 et 1932. On comprend mieux dans ce contexte que les bourses aient tant applaudi les dégraissages massifs : toute annonce de licenciement était vécue par les marchés comme une victoire des actionnaires sur le management.
Cette révolution financière a donné lieu aux restructurations du début des années 80 dont on a tant parlé même si elles nont, en définitive, touché que quelques grands conglomérats, le plus souvent américains. Mais elle a aussi, on a envie de dire surtout, entraîné une modification des politiques des rémunérations. Kenneth Galbraith assurait que laugmentation de leur rémunération nétait pas le premier objectif des managers (" les directeurs, écrit-il, ne remuent pas ciel et terre pour assurer leur propre rémunération. "). Si cétait vrai dans le monde quil décrivait, ce ne lest certainement plus depuis que raiders et théoriciens de lagence ont montré aux actionnaires, seuls propriétaires de lentreprise, comment inciter le haut management à mettre les cours de la bourse au centre de leurs préoccupations.
Cest le développement de stock-options ou de mécanismes conçus pour lier plus fermement les revenus des dirigeants aux bénéfices des actionnaires qui ont véritablement fait le succès cette révolution financière. On a tous en mémoire les chiffres astronomiques quatteignent les rémunérations des dirigeants des grandes entreprises et le rôle quy joue le portefeuille dactions que leur position leur a permis dacquérir à des conditions très avantageuses. A linverse de ce que lon a parfois dit, ces rémunérations nont rien dirrationnel : elles ne sont que le prix à payer pour que les dirigeants des entreprises cotées donnent la priorité aux décisions qui satisfont le mieux leurs actionnaires. Les hausses constantes de la bourse montrent que ces politiques ont été, au moins de ce point de vue, efficaces.
Ces rémunérations ne concernent, cependant, quune toute petite frange de managers, les membres du comité exécutif. Le reste du management nest pas concerné. De fait, les revenus des cadres nont progressé ces dernières années que très lentement, au rythme classique des promotions et des augmentations individuelles ou générales.
Ce fossé qui sépare les dirigeants pieds et poings liés aux actionnaires des autres cadres pourrait être discret, invisible surtout en France où lon na pas lhabitude dafficher ses revenus. Ce nest pas le cas.
Le recours systématique à des consultants extérieurs chaque fois quil sagit de prendre des décisions qui engagent lentreprise sur le long terme, le rôle joué dans toutes les opérations de restructuration par les grands cabinets de conseil rappellent chaque jour aux cadres quon ne leur fait plus complètement confiance! Plus que la compétence de leurs consultants cest leur capacité à mener des projets de restructuration que le management refuserait de mener à bien qui intéressent les directions. Lhostilité que rencontrent les interventions des grands cabinets de conseil dans de grandes entreprises est un signe qui ne trompe pas.
Dépossession des managers dune partie de leur pouvoir
Cette révolution financière sest doublée dune transformation des pratiques managériales. Avec la croissance des entreprises et le développement des technologies nouvelles on a assisté à une série dévolutions qui ont eu pour effet de décharger les managers de lune de leurs fonctions traditionnelles : le contrôle du travail de leurs collaborateurs.
Cet allégement sest fait discrètement au travers de plusieurs mécanismes :
Ces évolutions ont conduit à une évolution sensible des missions confiées aux cadres. Si, il y a quelques années encore, la plupart occupaient des fonctions dencadrement et dautorité, comme en témoigne tout le discours sur leur statut, la grande majorité occupe aujourdhui des fonctions dexperts, de professionnels. Leur compétence et savoir-faire priment leur position dans la structure hiérarchique. Ce ne sont plus des chefs mais, comme on dit parfois, des travailleurs du savoir. Or, cela a un impact sur :
Ce dernier point mérite quon sy attarde un instant. On sait que lune des caractéristiques du contrat de travail est son " incomplétude ". On dit dun contrat quil est " incomplet " lorsquon ne peut pas en spécifier à lavance tout le contenu. Lemployeur qui recrute un salarié rencontre deux difficultés :
Or, ces difficultés ne sont pas également insurmontables pour tous les candidats. Elles sont plus grandes lorsque lon recrute un manager auquel on veut confier des fonctions de direction que lorsque lon embauche un travailleur du savoir.
Les compétences des experts se mesurent plus facilement que celles des managers, elles peuvent éventuellement faire lobjet de certification (ou de diplômes). Les missions quon leur confie se décrivent et santicipent mieux. Leurs perspectives de carrières sont également mieux définies : il est rare que lon demande à un comptable de devenir recruteur, on voit souvent confier une direction des ressources humaines à quelquun qui a commencé sa carrière dans une toute autre fonction. Les contrats que lon passe avec ces spécialistes sont donc plus précis, plus explicites, plus " complets " que ceux que lon passe avec des candidats à des emplois de manager.
Or, lincomplétude a un impact sur les comportements des parties prenantes au contrat. Plus le contenu de celui-ci peut être facilement détaillé, plus ses signataires tentent de négocier des clauses précises quils cherchent, après coup, à faire appliquer avec rigueur. Pour ne prendre quun exemple que les négociations sur les 35 heures ont permis de vérifier, les salariés dans une position dexpert sont, à salaire et statut équivalents, plus attentifs aux clauses touchant à leurs horaires que les managers. Plus le contrat sapproche de la complétude et plus le salarié est attaché à défendre ses droits et donc susceptible de sadresser à une organisation syndicale pour le soutenir en cas de conflit avec sa direction.
Un rôle à jouer pour les organisations syndicales ?
Plusieurs motifs pourraient donc inciter des cadres à sadresser à une organisation syndicale :
Mais, il ne suffit pas davoir de bons motifs de se syndiquer pour sengager effectivement. Il faut également en avoir envie. Les cadres ont jusquà présent montré de fortes réticences à tout engagement de ce type. Leur position hiérarchique, la nature des relations quils entretenaient avec les directions générales, le rôle quy jouait la confiance sy opposaient. On a vu que ces barrières avaient perdu de leur force. Leur profil de carrière jouait également contre laction syndicale : qui souhaite recevoir une promotion ne prend pas le risque de compromettre ses chances en allant rejoindre les rangs de ceux qui critiquent la direction. Mais là encore, les évolutions récentes des entreprises pourraient modifier la donne : il suffirait que laccès au conseil dadministration se fasse plus rapidement par la voie syndicale que par la voie classique pour que des cadres rationnels choisissent ce moyen darriver rapidement tout en haut de lorganisation. La question risque de se poser demain dans toutes les organisations multinationales. On sait quaujourdhui leurs dirigeants sont de même nationalité que les dirigeants : américains dans les multinationales américaines, allemands dans les multinationales allemandes, français dans les multinationales françaises Cest une barrière inédite à leur carrière qui peut conduire les plus ambitieux à chercher dautres moyens de prendre du pouvoir.
Avoir de bons motifs de sengager est une chose. Encore faut-il que les organisations syndicales soient capables doffrir aux cadres des institutions qui leur conviennent, capables de porter leur discours et de défendre leurs intérêts. Il nest pas sûr que ce soit aujourdhui le cas.
Les limites du syndicalisme actuel
Plusieurs facteurs en font douter. Le premier est lextrême faiblesse du syndicalisme dans tous les pays développés et, notamment, en France. Faiblesse encore plus marquée dans les populations de cadres. Le second est certainement le périmètre dintervention des organisations syndicales : tel quelles sont aujourdhui organisées, elles sont mal armées pour intervenir dans des organisations internationales alors même que lune des attentes majeures des cadres pourrait être de les soutenir dans le nouvel environnement que celles-ci construisent. Le troisième est linadaptation des discours actuels du syndicalisme aux préoccupations des cadres.
Cest ce dernier point que nous allons maintenant développer.
Le syndicalisme a, pour lessentiel, maintenu ses positions dans le service public, dans ladministration, dans des activités monopolistiques financées par la collectivité. Du fait de ces positions de monopole, les salariés sont en position de force : lorsque lon peut arrêter toute lactivité économique de la région parisienne en cessant de conduire trains et métros, il est facile dobtenir gain de cause, surtout lorsque cest la collectivité qui paie : qui ira sanctionner la RATP ou la SNCF parce que leur déficit sest un peu creusé à la suite dun mouvement social ?
Les stratégies de tension permanente quentraîne ce type de rapport de force ne peuvent évidemment convenir aux salariés du secteur concurrentiel qui savent que des gr èves à répétition se traduiraient rapidement par la destruction de leur emploi.
Pour ce qui est des cadres, les choses se compliquent de ce quils ne peuvent entrer massivement en syndicalisme que si celui-ci leur propose des stratégies qui préservent leur avenir et, donc, celui de lentreprise qui les emploie.
Ce nest pas quils soient plus " sensibles à la raison " que dautres, mais du fait de leur position et des missions quon leur confie, ils investissent plus que la moyenne des salariés dans des compétences spécifiques à lentreprise, qui nont guère de valeur à lextérieur. Cela tient au fonctionnement même des entreprises. On a réalisé des études dorganisation dans les usines, on a décrit dans le détail les postes de travail des caissières des supermarchés, des télé acteurs ou des spécialistes de la maintenance informatique, mais on na rien fait de pareil pour les cadres. Souvent, même, on leur laisse assez de liberté pour définir eux-mêmes leurs missions. Cela tient à la confiance quon leur faisait (inutile de surveiller des gens que lon suppose motivés), au peu dautomatisation de leur fonction (leurs premiers outils datent de larrivée de la micro-informatique), de la difficulté de rationaliser la plupart de leurs tâches (des milliers de livres ont été écrits sur lart de la réunion, on ne voit pas quils ont servi à grand chose ! ). Pour tous ces motifs, les cadres sont de tous les salariés ceux dont les compétences et les savoir-faire sont le plus menacés par une disparition de lentreprise qui les emploie. Ce sont donc ceux qui ont le plus intérêt à ce quelle reste compétitive.
On pourrait, dailleurs, faire lhypothèse que la plus grande motivation des cadres tient à ce quils ont plus que dautres investi dans des savoir-faire spécifiques à lentreprise et quils ont intérêt à voir leur investissement fructifier.
Cet attachement aux bons résultats de lentreprise qui les emploie est dautant plus élevé quils ont plus de chances de faire une belle carrière dans une entreprise en forte croissance que dans une entreprise qui na que des résultats médiocres. Ce qui est moins vrai des autres salariés.
Une croissance rapide valorise, en effet, les compétences spécifiques et offre des opportunités de promotion à ceux qui les possèdent : la taille des équipes que lon dirige grandit, les projets que lon mène prennent de limportance, la reconnaissance du milieu professionnel augmente
On pourrait, en simplifiant, dire que si les employés et les ouvriers ont une préférence pour les positions de monopole qui leur donnent la possibilité de mieux tirer parti des richesses produites, les cadres ont plutôt une préférence pour la croissance et la compétitivité qui leur permettent de mieux tirer leur épingle du jeu.

Limpact économique du syndicalisme
Le syndicalisme na donc vraiment de chance de se développer dans les populations de cadres que sil réussit à élaborer un discours économique positif sur son action.
Or, ce discours nexiste pas aujourdhui. Lorsque la littérature économique parle du syndicalisme, cest presque toujours pour souligner son coût pour lentreprise ou, mais cela revient au même, la croissance. Un syndicalisme puissant limite et retarde, explique-t-on, les investissements et donc, indirectement, les créations demploi. Il aurait, indiquaient récemment deux chercheurs de la Federal Reserve Board américaine, le même effet sur les investissements quune augmentation de 30% de limpôt sur le capital. Son influence se ferait particulièrement sentir sur les dépenses de R&D, les entreprises réduisant celles-ci là où les syndicats sont puissants.
La plupart de ces travaux visent, en fait, à démolir les thèses de James Medoff, Charles Brown et Richard Freeman qui assuraient, à la fin des années 70, que les syndicats apportaient des gains de productivité et defficacité au motif quils facilitent la prise de parole des salariés et évitent un turn-over qui coûte cher aux entreprises.
Les conclusions de ces critiques du syndicalisme mériteraient dêtre vérifiées. On ne voit pas, en effet, quil y ait eu corrélation entre le recul du syndicalisme ces vingt dernières années un peu partout dans le monde industrialisé et la croissance de la productivité. Cest même plutôt le contraire qui sest produit, comme en témoignent tous les travaux sur le " paradoxe de la productivité ". Par contre, le recul du syndicalisme a certainement contribué à la modération salariale de ces dernières années et à la progression des bénéfices. Reste à vérifier que cela a partout entraîné une hausse des dépenses de R&D et des investissements.
On remarquera quon ne trouve guère plus de discours positifs sur le syndicalisme chez les professionnels des ressources humaines, une discipline qui sest construite contre les syndicats. Cest particulièrement net dans la tradition américaine : on a commencé à créer des postes de responsables des ressources humaines au lendemain de la première guerre mondiale aux Etats-Unis pour lutter contre des grèves révolutionnaires (il sagissait alors de professionnaliser le recrutement, de le retirer aux agents de maîtrise et chefs datelier). Pour Elton Mayo, un des grands noms de la théorie des relations humaines, dont les travaux sur la lumière sont connus de tous les professionnels, affirmait que seul " un ouvrier névrosé " peut souhaiter se syndiquer. "
Peut-on construire un discours positif sur le syndicalisme ?
Les arguments en faveur du syndicalisme que lon entend aujourdhui reposent pour lessentiel sur :
Peut-on construire un discours sur le syndicalisme qui en montre les vertus économiques ? Peut-on montrer quil est plus utile que néfaste au développement économique et à la croissance ? Sans doute.
Les critiques du syndicalisme insistent beaucoup sur son impact sur les coûts et sur les barrières aux licenciements quil introduit. Les syndicats négocient effectivement les salaires et résistent (avec plus ou moins de bonheur) aux projets de plans sociaux et de licenciements. En ce sens, on peut effectivement dire quils réduisent la part des actionnaires et, éventuellement, celle que ceux-ci affecteraient aux investissements ou à la R&D. Mais leur rôle ne se limite pas à cela. Ils sont, notamment dans le contexte français, amenés à intervenir sur bien dautres sujets que les rémunérations et lemploi. Ils jouent notamment un rôle déterminant dans les prises de décision. On insiste en général sur les freins et barrières quils mettent, on pourrait également mettre en avant les bénéfices du contrôle quils exercent.
Lobligation de soumettre un projet à un comité dentreprise incite les directions à préparer leurs décisions, à les justifier, cest-à-dire à les fonder en raison. Cest un effet que lon observe régulièrement dans les PME dans lesquelles se créent des sections syndicales : les décisions improvisées, prises sur un coup de tête sans réfléchir ont tendance à diminuer au profit des décisions plus réfléchies. Ceci permettrait dexpliquer que les entreprises dont le personnel est syndiqué ne sont pas moins performantes que celles qui nen ont pas.
Ils interviennent sur les décisions de plusieurs autres manières :
Lune des principales critiques faites au syndicalisme concerne ses résistances au changement. On sait que les syndicats bloquent toutes les réformes, notamment dans le secteur public. Mais ces résistances sont-elles toujours contre-productives ? Il est des cas dans lesquels elles sont plutôt utiles au développement économique, comme lorsquelles sopposent au management par le stress et, de manière plus générale, aux pratiques qui dégradent la productivité plutôt quelles ne laméliorent.
On peut également mettre à leur crédit leur opposition à lintérim et au travail précaire, à lexternalisation, notamment lorsquelle touche au cur de métier de lentreprise, aux projets de démembrement des entreprises qui apparaissent lorsquune valorisation boursière est inférieure à la valeur cumulée des actifs. Ajoutons, enfin, quils protègent lentreprise contre les raiders en agissant comme une menace : lorsque les syndicats sont puissants, il est plus difficile de mettre en uvre des plans sociaux.
Une décision entre les mains des syndicats
Tenir un discours positif sur le syndicalisme est donc possible. Reste à vérifier que les syndicats puissent et veuillent le tenir. Cela na rien de certain. Il faut bien voir que le projet de rechercher une justification économique du syndicalisme est lessence même du réformisme qui fait lobjet doppositions fortes. Notamment en France où, traditionnellement, comme lindiquent Dominique Labbe et Maurice Croisat, " les discours mobilisateurs reposant sur la conscience de classe, la prise de conscience dun mouvement ouvrier ou de lidentité collective du groupe ont été de puissants facteurs de mobilisation pour une cause qui dépasse les destins individuels. "
Les cadres sont disponibles pour une aventure syndicale. Ils sont prêts à entendre des discours plus musclés dorganisations qui les protègeraient des risques que la nouvelle économie financière leur fait courir. Mais, ils ne sengageront que si les organisations syndicales modifient profondément leur discours. Or, cela les obligerait à faire des choix stratégiques peu compatibles avec lintérêt du gros de leurs troupes actuelles.